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Théorie succincte de lInternet Version 2,322 du lundi 8 juin 1998
Roberto et sa fille Hannah aux jardins du In English: A Brief Theory of the Internet Table de matières LInternet, des mensonges et des multimédias Mots clés Bits et atomes On dit que Nathan Rotschild loua un vapeur pour être présent à la bataille de Waterloo. À peine la bagarre sétait terminée, il fut le premier à arriver à Londres avec linformation, quil ne partagea avec personne. Mais il fit un signe terrifiant : il solda rapidement et publiquement ses actions. Cela fit croire aux boursiers qui savaient bien doù venait Nathan que Napoléon lavait remporté. Cependant, au coeur de la panique financière, ses agents achetaient, pour lui, bon marché. Le lendemain, lorsque la vraie nouvelle arriva, les actions montèrent au-dessus de la cote antérieure à la bataille. Mais, à ce moment, il possédait déjà une bonne partie des actions, y comprises celles quil avait vendues et que ses agents avaient rachetées. Voilà comment fut née la branche Rotschild de lAngleterre: à travers lutilisation rusée et perfide dune technologie de pointe le bateau à vapeur qui lui accorda un avantage stratégique sur les financiers routiniers. Jignore si cet épisode peut être vérifié, mais il est éloquent quon le raconte encore, puisque si à cette époque linnovation technologique était stratégique, imaginez ce que cela fait aujourdhui quand la technologie se renouvelle chaque minute. Léquivalent présent du vapeur si prévenu de Rotschild est lInternet, un moyen dinformation instantané, exhaustif et daccès universel. Le texte présent veut examiner quelques unes de ses conséquences. LInternet, des mensonges et des multimédiaLInternet permet de transmettre, rassembler, combiner et organiser trois types de messages :
Daprès cette intégration, Nicholas Negroponte, le chef de file du Laboratoire des Média de lInstitut technologie de Massachusetts, a proposé de les appeler unimédia plutôt que multimédia. Ce qui aura comme conséquence un nouvel univers dexpression : aujourdhui même nous regardons des images météorologiques en mouvement qui ont été prises il y a quelques heures par un satellite, par exemple. Chez vous, avec un modem et un ordinateur. Lorsque les frères Lumière inventèrent le cinéma, il ny avait dautre idée quenregistrer des faits réels. Cétait un paradigme, cest-à-dire, lhorizon de ce qui était concevable : le cinéma, comme la photographie, était une contrefaçon de la réalité, non pas une partie de la réalité. Il servait seulement à la copier, au plus à la doubler, à en faire une répétition, à amplifier sa portée, de façon à ce que des gens dailleurs et dautrefois pussent la confronter, pour raffermir leur mémoire. Cétait une fenêtre ouverte sur la réalité en mouvement, déplacée dans le temps et dans lespace, puisque je vois ici et maintenant ce qui arriva là-bas et jadis. Mais un génie cest-à-dire, une charnière historique survint. Il sappelait Georges Méliès, un illusionniste de cirque qui inventa de filmer des mensonges. Il découvrit alors le cinéma de fiction. La nouvelle invention, le cinéma, permettait un moyen non moins neuf de faire une chose vieille : raconter des mensonges et des vérités dans des chroniques, de la poésie épique, des sagas, des romances, des romans, des contes, des nouvelles, du journalisme. Les mensonges et les vérités prenaient un nouvel élan à travers le cinéma qui permettait raconter la vie du citoyen Kane comme aucun roman ou pièce de théâtre o poème épique ne laurait permis. Le cinéma intégra tout cela et le transforma aussi, puisque le tout, encore une fois, fut plus que la somme des éléments. Méliès fut le premier à le voir. Chaque nouveau moyen dexpression ouvre des nouvelles frontières aux vieux besoins dexpression et desthétique. Aujourdhui jespère bien il doit y avoir quelque part un génie comme Méliès qui est sur le point dinventer une nouvelle expression des vielles et des nouvelles histoires, analogue au cinéma. Douglas Adams, auteur du Hitch Hikers Guide to the Galaxy, a déclaré que la technologie nest que la technologie. Lart nest que lart. Ce nest que lorsquon les associe que se produisent les explosions. Cétait dabord le cinéma, puis cétaient la radio et la télévision. Maintenant nous avons des technologies qui vont au delà des rêves de la science-fiction. Et lorsque les artistes vraiment créatifs les maîtrisent, il y aura des tremblements de terre (Apple Computer, le 9 février, 1996 pressrel@thing2.info.apple.com: Technology is just technology. Art is just Art. Its when you bring the two together that explosions happen. First cinema, then radio and television. Now we have technologies beyond the dreams of science fiction and when the real creative artists finally get to grips with them, earthquakes will happen. Julio García Espinoza dit que « les quatre média sont trois : le cinéma et la télévision » ( «Los cuatro medios de comunicación son tres: cine y TV », Casa de las Américas, Havane, janvier-février, 1977). Mais au temps où García Espinoza écrivit son article il ny avait pas des multimédias. Aujourdhui il dirait peut-être que « les mille moyens dexpression sont sept : lordinateur », comme nous le verrons immédiatement. Le médium du messageJusquà présent les limitations techniques des média nous ont conduit à transformer les besoins en vertu. La presse peut imprimer du texte, mais les images quelle reproduit sont de basse qualité et elle ne peut pas transmettre des films. La télévision peut le faire, mais elle est inadéquate pour la diffusion du texte écrit, sauf en tant que support limité du contenu audiovisuel, sorte d « ancre » de limage, qui empêche la dérive des sens, comme dirait Roland Barthes. Le texte empêche que le sens de limage aille à la dérive. Mais qui lirait un livre dont le texte fût étalé sur lécran de la télévision ? Le journal, pour sa part, est en vigueur un seul jour et cela seulement quelques heures , sauf dans les bibliothèques, où nous passons des heures, des jours et des mois à sonder des vieux papiers à la recherche des informations qui peut-être ne sont même pas là. Cest un travail de Sisyphus, puisque plus la qualité est haute et plus le journal est volumineux, plus la tâche est pénible. La télévision na pas darchives accessibles au public. Le cinéma a des cinémathèques, mais leur accès est restreint on ne peut pas regarder les filmes de la même façon dont nous pouvons lire les livres dans une bibliothèque publique ; il faut attendre que lon projette le film puisquon na pas un rapport individuel avec lui, sauf quand il a été transcrit sur VHS. Les livres, eux, par contre, ont des tables de contenus, des bibliothèques et des fichiers que les organisent, mais nous ne trouvons pas toujours ce que nous cherchons et des fois cela se trouve dans des bibliothèques inaccessibles. Par conséquent, les références que nous plaçons à la fin de nos textes ne sont que de la bonne foi, puisque même lorsque les textes référés sont présents cest du travail forcé de les vérifier tous. Il y a trop de livres, donc, et cest seulement la Bibliothèque de Babel qui pourrait les accueillir (Jorge Luis Borges, " La Biblioteca de Babel ", en Ficciones, Obras completas, Buenos Aires: Emecé, p. 465-71. Voir aussi « La Biblioteca Total » ( la bibliothèque totale ), une sorte de version préliminaire de « La Biblioteca de Babel » avec des idées bien à propos du sujet dont il sagit ici, et qui napparurent dans la version finale. La Biblioteca Total, dailleurs, que je sache, ne peut pas être lue que dans lInternet. Cest pour cette raison que nous navons pu intégrer ces médias : laudio, le cinéma, le livre, la presse, la radio, le téléphone et la télévision. Nous entendons pour ceux-là ce qui suit:
Tout dabord, ces moyens existent de par leur possibilité technique, et parce que seulement ainsi on pouvait satisfaire un besoin dexpression, bien que celui-ci fût plus complet et complexe que ne le permettaient ces moyens. Par exemple, lorsquon invoque un morceau de musique dans un livre, on ne peut que reproduire un fragment de sa partition, tandis que lidéal serait de pouvoir lécouter. Dans le roman Memorias de Mamá Blanca, Teresa de la Parra commentait que les dialogues des romans devaient être accompagnés de notation musicale afin de reproduire lintonation de chaque personnage, que le texte écrit ne peut pas enregistrer. Cest-à-dire, le livre actuel, en papier, est le résultat de la technologie possible, moins chère et plus pratique que les volumineux cylindres en papyrus ou en parchemin, difficiles à transporter, parcourir, indexer, stocker et conserver. Cest la raison par laquelle beaucoup des livres en papyrus et en parchemin ont disparu. Lintégration du livre avec dautres moyens est difficile ou impossible. Elle a été atteinte seulement avec la photographie et, par son entremise, les arts visuels. LInternet est le béton armé des communications. Dans larchitecture le béton armé a permis une plasticité infinie qui a poussé limagination jusquà ses limites. LInternet permet de produire un phénomène pareil dans les communications, mais de plus grande portée parce quil comprend des territoires beaucoup plus vastes. Le livre dans lInternet, lhyperlivre comme celui-ci, demandera et viendra avec un système de références pour naviguer dans linformation océanique associé avec lui. Ce système demandera du lecteur, afin de ne pas rester à la dérive dans cet océan embrouillé des savoirs et des banalités, de disposer dun algorithme de navigation beaucoup plus raffiné que celui demandé aujourdhui par les index et les fichiers des bibliothèques. Le lecteur futur devra être radicalement plus expert et maître de sa condition, cest-à-dire, plus souverain que la moyenne actuelle. LInternet permet cela et amplifie laccès sans des limites concevables. Cette intégration non seulement gomme les frontières de ces sept moyens stratégiques à travers lesquels nous devenons des animaux politiques, cest-à-dire, des êtres sociaux, mais qui enrichit toute information avec les avantages de chaque moyen et sans les désavantages daucun. Imaginons deux situations qui seront possibles dans un temps historiquement bref : nous cherchons une information sur des politiques agricoles. Nous ne sommes pas intéressés, supposons, ni par la théorie ni par lagronomie en tant que telle, mais spécifiquement par les politiques agricoles dun pays pendant une période déterminée. La technologie actuelle permet de conserver toutes les informations organisées en hypertexte, daprès des mots clefs, lauteur, la date, etc., dans une page WWW de lInternet. Le lecteur cherche, supposer, les mots France, agriculture et politique entre 1993 et 1996. La page WWW du journal est arrangée et programmée de façon à ce quelle nous fournisse à linstant linformation du jour, mais aussi bien toute information associée avec le pays, le sujet et la période demandés. Cest facile, bon marché et apte pour être vendu. Les journalistes peuvent indiquer leurs sources dinformation bibliographiques ou de nimporte quelle nature, y comprises dautres pages WWW. De cette façon le lecteur peut gambader sur un livre, sur une photo, sur un graphique, sur un film, ou sur une conférence illustrée quun expert vient de dicter il y a trois heures dans un congrès à Melbourne, par exemple. Ou peut-être est-il en train de la dicter en temps réel et on peut en écouter la voix au moment où il lémet. Actuellement linformation de la presse, de la radio ou de la télévision est limitée à une surface immédiate qui nous remet seulement aux nouvelles du jour. LInternet, par contre, permet au lecteur daller au delà du mot du New York Times : « All the news thats fit to print » ( toutes les nouvelles quil est convenable dimprimer ). Actuellement une longue conférence de presse est abrégée dans quelques paragraphes. Cest une inévitable et souhaitable fonction de la presse, celle dinformer, dorienter, de synthétiser. Mais beaucoup des lecteurs ont besoin daller au-delà des limitations imposées par le coût grandissant du papier et parce quil serait absurde dimprimer des exemplaires de journaux qui pèsent une tonne afin de satisfaire les besoins dinformation de tout lecteur possible. Mais aujourdhui on peut, par exemple, à travers lInternet, connaître le texte complet des conférences de presse, celles que les journaux sont obligés de réduire à quelques lignes et qui souvent sont simplement ignorées à cause du manque despace ou parce que léditeur trouve quil y aura peu de lecteurs qui y seront intéressés. Et, bien sûr, non seulement léditeur peut se tromper au sujet de lintérêt général, mais même étant un petit nombre, ces quelques lecteurs perdent lopportunité de satisfaire leur besoin dinformation. LInternet permet de surmonter cette limitation et doffrir le mieux des deux alternatives : labrégé et la totalité. Il est question dappuyer le bouton virtuel sous la forme dun hypertexte et voilà la conférence complète, peut-être en magnétophone. Chaque journal deviendra une encyclopédie animée, tel quune très originale « Encyclopédie de lair » qui existait à Caracas dans la Radiodifusora Venezuela aux années 50. Chaque fin de semaine les hôtes et les auditeurs échangeaient au vif toute linformation quils avaient sur les sujets relevés par dautres auditeurs. Dans cette émission tous participaient, y compris les experts. LInternet est la même chose, mais permanente et virtuellement infinie. Les journaux ne seront plus les mêmes parce quils ne seront plus strictement des journaux. Seulement une partie minuscule sera consacrée à lactualisation du jour, pas nécessairement quotidienne mais aussi minute à minute ou daprès une périodicité arbitrairement convenue. Il y aura un échange beaucoup plus dense entre les journalistes, les auteurs darticles dopinion et les lecteurs, qui pourront à leur tour contribuer avec des informations. La frontière qui sépare lémetteur et le récepteur sévanouira. Les mass média ne seront plus unilatéraux et à une seule dimension. Chaque information peut et doit engendrer une suite, un thread, un fil de discussion entre les lecteurs et les journalistes. Cest ce qui se passe parmi les groupes dinformation, les newsgroups, où les messages sont répondus par les autres participants, qui à leur tour reçoivent des réponses. Un journal ne sera plus un groupe de personnes qui rend des informations à dautres personnes, mais un groupe de personnes qui organise la façon dans laquelle dautres personnes reçoivent et échangent de linformation. Celles-ci ne dépendront plus de larbitraire de celles-là de publier ou de ne pas publier une certaine information, ou de la mettre en relief ou non, ou de la biaiser dans une direction ou une autre. En outre, nimporte quel groupe de personnes peut se constituer en moyen dinformation, interne ou externe au groupe lui-même. Et encore ceci qui est non moins important : ce nouvel multimédium ou unimédium sera accessible à linstant au monde entier, à un coût très bas. Les stations de radio et de télévision consacrées à linformation souffrent des mêmes limitations. Elles répètent cycliquement les mêmes nouvelles. Cest ennuyeux et dégoûtant de voir vingt fois le même attentat. Mais cest nécessaire puisque les stations ignorent le moment où le spectateur commencera à regarder les informations et elles veulent sassurer de ce que tous voient tout. À placer les informations dans un service de lInternet cet ennui nest plus nécessaire et nous ne sommes plus obligés de regarder des nouvelles qui ne nous intéressent pas, puis quil ne sera plus indispensable détaler lespace dans le temps : lInternet permet de déployer lespace-temps dans un espace virtuel. Par contre, je peux sonder les nouvelles qui, elles, mintéressent et amplifier la vision de leur contexte. Voilà la différence quil y a entre linformation traditionnelle, celle que lon pousse vers le lecteur, et celle que le lecteur tire, comme celle de lInternet (voir interview avec Steve Jobs dans Wired, février 1996 http://www.wired.com), bien que lon commence à introduire dans lInternet la technologie de poussée. Dans lInternet enfin lespace et le temps se fondent dans un espace-temps quon samuse à appeler cyberspace. Jusquà présent ces sept médias ont seulement réussi des fusions partielles : la radio avec laudio, le cinéma avec la télévision, le livre avec la presse, la radio avec la télévision pour la transmission dopéras, par exemple : on présente limage à la télévision et transmet le son par FM stéréo. Aujourdhui il est possible réussir la fusion intégrale et oecuménique de tous ces médias, et avec eux la littérature, la photographie, le théâtre et les arts plastiques, qui étaient déjà mêlés. Il ny aura donc plus du cinéma, du livre, de la presse, de la radio, du téléphone et de la télévision parce quils seront un seul médium, et ce sera mieux comme cela. De la Bibliothèque de Papier à la Bibliothèque de BabelLa Encyclopædia Britannica fit faillite. La cybernétique et lInternet la firent désuète. Les machines daddition Facit ont éprouvé la même fatalité vous en rappelez-vous ? Ils nétaient pas au courant des nouvelles technologies. Elles ne sont même pas aux musées, mais maintenant on calcule plus et mieux que jamais. Pendant que la Britannica se vend moins, chez lInternet les services aptes à la distribution des livres (les pages du World Wide Web) se multipliaient chaque 53 jours autour de 1996. Je naime pas le mot révolution pour parler de la technologie. Un nouveau dentifrice apparaît avec une couleur inusitée et lon crie que cest une révolution dentale. On a abusé de la même façon du mot multimédia. Ces sont des expressions qui deviennent passe-partout. Maintenant tout est " multimédia ", dès les ordinateurs jusquau jarretelles. Mais lInternet est là : la possédera qui la ramassera le premier. Cette fois-ci cest sérieux. Je parie tout dans cette affirmation : le livre en papier disparaîtra. Ne vous alarmez pas : la même chose arriva au parchemin et personne ne le regrette. La disparition du parchemin ne marqua pas la fin du livre mais son affermissement. Avec du papier et de lencre le livre se multiplia et parcourut la planète. Il nétait plus requis de faire de voeu de chasteté afin de devenir moine et copier un livre pendant des années, et devoir souffrir quun libre-penseur vienne dire au moine que ce livre était erroné lon comprend que lInquisition les brûlât Après limprimerie il nétait plus aussi gênant de corriger Aristote quand il disait que les femmes avaient plus de dents que les hommes. Le libre examen et lalphabétisation universelle parvinrent enfin et lhumanité sortit du Moyen Âge. Dans lInternet cette désacralisation du livre sera encore plus radicale : le livre en papier jouit encore dune défense radicale : tentez de détruire un livre, le tirer dans une corbeille, le brûler. Voici une anecdote : quelquun rencontre une autre personne qui porte un livre. Celle-là commente le livre à celle-ci et ajoute quil y a une certaine page qui lintéresse vivement. Celui qui porte le livre dit que cest très facile, déchire la page et la remet à la personne intéressée. On frémit. Bien sûr, frémit qui lit des livres, ces instrument de tant des liturgies millénaires maintenant imparfaitement laïcisées. Veuillez feuilleter ce roman de Victor Hugo où trois gosses émiettent un livre rare et précieux (Le quatre-vingt-treize, livre 3, V-VI). Jeter un livre en papier dans une corbeille est complètement différent de le traîner sur licône en forme de corbeille qui est dans le bureau métaphorique qui est sur lécran. On lefface sans des contritions. La nature cérémonielle du livre sabrège et saffaiblit, de même que cela sest passé avec le livre en papier en comparaison avec le livre antérieur à limprimerie, quon devait lire dans une bibliothèque monastique, solennelle et encombrante, comme celle qui apparaît dans Le nom de la rose, dUmberto Eco. Afin de se débarrasser dun livre il faut le détruire mécaniquement, tandis quavec un ordinateur on na quà le gommer électroniquement, virtuellement. La différence nest pas banale (voir Le livre volatile). Lorsque la destruction est électronique il ny a plus de drame ni de choc ni rien. Cest seulement une opération électronique, souvent sous la forme dun jeu où lon na quà insérer un petit dessin dans licône dune corbeille sur lécran. Le texte sous forme électronique perd la gravité du livre en papier, qui oblige à respecter même les bavardages de Buckinham sils sont écrits sur un livre. Sous format électronique on ne respectera que le mot qui le mérite par lui-même, et non pas nemporte quel charabia réfugié derrière un en-tête. Cependant, le gouvernement des États Unis promut une loi des droits dauteur qui prétend faire illégal nimporte quelle copie ou transmission dun matériel un livre, un logiciel, une peinture, un film copié à travers lInternet (Bruce Lehman, Intellectual Property and the National Information Infrastructure. The Report of the Working Group on Intellectual Property Rights, Washington: Secretary of Commerce, 1995). daprès ce projet, encouragé par Hollywood et par lindustrie de lédition, on ne pourra pas copier et envoyer même un paragraphe directement ou à travers lInternet ou un autre moyen similaire, sans lautorisation du vendeur légal. Cest comme la réclamation des Disney Studios pour que Sony ne fabrique plus des magnétoscopes qui permettaient de copier des films. La Cour Suprême des États Unis décida finalement que les copies quon faisait pour être utilisées à de fins personnelles, sans de fins commerciales, étaient légales. Répétera-t-on la même histoire ? On ne sait jamais. Mais mettons que ce projet est sanctionné comme loi. Les lois qui ne peuvent être appliqués nont pas de sens. Comment empêcher que des millions des personnes copient des films ou des documents à travers les ordinateurs ? Vont-ils mettre un agent de police à côté de chaque délinquant possible ? Les lois qui prétendent arrêter un développement technologique stratégique disparaissent sans laisser de traces. Peut-être il y eut une loi contre linvention de la roue, tel que lÉglise tenta dédicter contre le mouvement de la Terre et contre les découvertes de Darwin (voir Le livre volatile). Un petite machine à signifierLe livre en papier est une machine formidable : petite, portative, bon marché, manoeuvrable, durable et stockable. Elle est, en plus, universelle, puisquelle permet nimporte quel alphabet et signe que lon puisse représenter avec de lencre, et même mettre en relief, comme dans lalphabet Braille. Il est surprenant comment un changement aussi simple lui rendit une utilité si considérable : le pas du rouleau au faisceau de papier relié. Cest comme la différence quil y a entre des enregistrements séquentiels comme dans les rubans magnétiques numériques ou analogiques et des enregistrements globaux comme ceux des disques rigides, la mémoire volatile des ordinateurs, les CD-ROMs et ceux en vinyle. Cette différence nest pas insignifiante, puisque linformation est beaucoup plus facilement et rapidement accessible et manipulable dans un milieu daccès global que dans un milieu séquentiel. Voilà pourquoi le livre relié a eu un tel succès, parce quil a des conséquences même épistémologiques ; il ne sagit pas seulement de confort. Mais le livre électronique est encore plus formidable, puisque le livre nest pas un fétiche en parchemin ou en papier, mais un ensemble de signes paralysés (voir Les signes figés) qui furent originairement figés dans la mémoire cérébrale, puis en pierre, en bronze, en papyrus, en parchemin, en papier, en disquette, en disque dur ou en CD-ROM et maintenant distribué à travers lInternet. On ne sait jamais ce que ce sera demain. Son support physique est ce qui a moins dimportance. Un livre est un livre sur nimporte quelle base parce que ce qui le définit est le contenu et non pas le réceptacle. Rien nempêche, cependant, le caractère stratégique du soutien du livre, puisque cest de lui qui dépend ce qui est en son essence : la nature et portée de sa diffusion. Ce nest pas la même chose de diffuser un livre figé en pierre ou en bronze sur un mur jusquauquel il faut se déplacer pour le lire, quun livre fait en parchemin qui, même de façon pénible, peut être transporté, ou en papier, de façon encore moins pénible, peut être propagé et venir, lui, nous voir, même lorsquon ne le désire pas. Avant lInternet on écrivait un livre et puis il fallait séduire un éditeur. On continuait par la composition du texte, par la mise en page, par le négatif, par limpression, par la distribution, par la librairie et par la bibliothèque. De mille à cinq mille exemplaires dans une première édition typique. Si lon a de la chance le livre est épuisé, on limprime encore une fois et il parcourt le monde en des cents de milliers dexemplaires. Sans chance mon livre est soldé et disparaît. Peut-être il le mérite parce quil nest pas grande chose. Ou peut-être il eut une mauvaise promotion et une distribution paroissienne ce qui est le plus fréquent. Il faut penser à lénergie musculaire et mécanique quil faut pour camionner des tonnes de papier à travers le monde et même dans le périmètre paroissien. Il faut penser aussi à lespace nécessaire pour le stocker. Mais cela nest pas sans conséquences : si en papier il y a des pirates, imaginez combien il y aura sur les électrons, puisque ceux-ci confèrent le don de lubiquité au faussaire. Ou peut-être cest un grand livre pour beaucoup de lecteurs, mais dispersés. Trois au Guatemala, cinq en Ukraine et un demi million éparpillés entre Panama et Vladivostok. Ils se branchent avec mon service WWW dans lInternet et lisent mon livre sur leurs écrans ou le copient dans leur disque rigide ou peut-être ils limpriment en papier. Peut-être ils abonnent quelque chose à travers leur carte de crédit. Ou peut-être il y aura un mécène qui payera mon service en échange de publicité ou parce quil approuve mes idées et il lui convient les diffuser à ses coûts. Je suis ma maison dédition. Il ny a plus de livres épuisés ou inaccessibles. On peut comparer ses avantages :
À travers lInternet on peut trouver des publications inouïes. Il ne sera pas obligatoire davoir de la chance pour jouir dun succès dédition ; le talent suffira. La même chose se passera dans le cinéma, les arts visuels, la musique. Il y aura en plus de nouvelles façons de dire des choses qui nont été jamais dites. Le livre ne devra plus être terminé pour pouvoir être publié. Limprimerie exige un texte définitif, immobile, parce quil est cher et maladroit limprimer chaque fois que lauteur décide le réviser ou le réécrire, peut-être chaque mois o chaque heure. Sauf peut-être les oeuvres littéraires celles de la poésie spécialement, qui ont dhabitude un effet incantatoire qui découle de mots figés et mille fois répétés , un essai ou un traité ou un manuel ou une encyclopédie ne doivent pas être obligés dêtre immobilisés comme le demande limprimerie. Ainsi, dans une page WWW le livre peut être publié et actualisé à chaque instant chaque minute si cela nous arrange. Ces seront des livres interminables et instables, les auteurs auront droit à linconstance et à lindécision, le doute cessera dêtre un vice, il ne sera plus obligatoire davoir des idées fixes. Voilà donc le problème des livres sacrés : on confondait le solennel avec la rigidité des signes. Loeuvre qui ressemblait plus cela fut le Finnegans Wake de James Joyce : sa première phrase est la deuxième partie de la dernière du livre, qui par conséquent est circulaire et peut être commencé nimporte où. Mais le Finnegans Wake est déjà de toutes façons terminé, il est de lencre fermé, ses signes sont durs, pour toujours. Dans lInternet tout livre pourra être une histoire interminable parce que lencre et le papier ne somment pas à le terminer, à le fixer. Le finir pour toujours sera une option libre. Un autre point de repère qui anticipa lInternet fut le roman Marelle de Julio Cortázar, le premier hypertexte (voir Steven Levy, "Meditations on HyperCard", dans Macworld, San Francisco: février 1988, p. 86; LInternet: province latino-américaine). On pourra, si lon veut, écrire son livre publiquement. Limprimerie, qui conduit inéluctablement au texte définitif et encombre laccès au lecteur avant dêtre imprimé, isole lauteur, qui doit rester tout seul avec son texte jusquà sa publication et seulement alors il peut exceptionnellement le toucher et retoucher, en des éditions successives « corrigées et augmentées ». Dans lInternet je peux présenter une ébauche de mon oeuvre et recevoir les réactions des lecteurs : des commentaires, des contributions, des analyses, des réfutations mon livre reçoit ainsi son baptême de feu. Le texte définitif sera une option, non pas une nécessité. Le lecteur sait quil peut toujours revenir au livre afin de savoir dans quel état il se trouve. Les oeuvres collectives seront plus faciles à entreprendre même entre des personnes géographiquement très éloignées, qui nont jamais eu de tête-à-tête. Ce complexe de Pénélope éprouvé par les auteurs avec le traitement des textes, tissant et, pour ainsi dire, détissant le texte interminablement, ne sera plus un vice mais une vertu. Il ne sera plus nécessaire de publier un volume. Un pamphlet était une diminution parce quil navait le prestige du tome, du volume, de lamas. Avec lInternet je peux publier un opuscule sans déshonneur ou trente tomes sans arrogance. Il ny a plus de problème avec ce genre de textes dont la brève extension nest pas suffisante pour devenir des livres et qui en même temps sont trop longs pour devenir des articles de revues. Ils doivent donc se diluer dans des compilations à localisation difficile dans les bibliothèques et les librairies. Cette restriction, enfantée par la limitation typographique, disparaît du fait que la page WWW est trouvée dès quon évoque les mots clés correspondants. On écrit le mot politique et lon trouve dès le Prince de Machiavel à la dernière pasquinade du dernier acolyte de la politique politicienne. Voilà pourquoi le besoin qui aura le lecteur futur de raffiner ses critères de sélection. On dit quil est gênant de lire un livre sur lécran peut-être, dit-on, cela nuit la santé, à cause de la radiation du moniteur. On ne sait jamais. Mais il est probable aussi que ce soit provoqué parce quon nen a pas lhabitude ou parce que les écrans ne sont pas assez raffinés. En effet, on trouve sur le papier des choses quon ne voit point sur lécran. Jen ignore la raison. Mais on pourrait développer des moniteurs plus convenables à cette fin ou même des appareils spécifiques destinés à une lecture plus confortable il y en a déjà sous forme de prototypes je lis assez longuement sur ma PowerBook, me balançant dans lhamac où jécris ceci. Les chercheurs du Laboratoire des Média du MIT sen occupe à présent (Nicholas Negroponte, « The Future of the Book », Wired, février 1996). On ne sait jamais : peut-être ils seront préférables au papier. En plus, on ne fait pas toujours des lectures exhaustives. Souvent on ne fait que consulter les livres brièvement à la recherche dune donnée ponctuelle et cela est beaucoup plus aisé et expéditif sur un écran que sur un livre imprimé. Enfin, on peut imprimer le texte et le lire sous format de livre en papier, relié comme un livre que lon achète dans une librairie. En tout cas cest le temps qui en décidera. Et il décidera aussi combien durera le livre en papier. Je ne crois pas quil disparaisse dans un terme prévisible. Il continuera à avoir des avantages, parmi lesquels on trouve les aspects esthétiques, en tant quobjet dart par lui-même. Mais limportance centrale du livre en papier diminuera radicalement. Le livre en papier deviendra un instrument secondaire dans la mesure où lon compare ses désavantages avec les avantages qui lui accorde le support électronique, et lon ne puisse pas reculer. Un jour on se trouvera sans des livres en papier comme on na plus des livres en parchemin. Personne ne les regrettera. Pendant que cela arrive on continuera à publier en papier parce que toute laudience na pas daccès électronique. Le livre volatilLInternet est inconciliable avec la conception et pratique actuelles des droits dauteur et de propriété intellectuelle. Quand jachète un livre en papier, je paie le libraire, la maison dédition, lauteur, et indirectement, limprimeur, lindustriel du papier, etc. Si je lis le livre dans une bibliothèque publique, elle paie tout ce monde pour moi. Lorsque je lis le livre dans une bibliothèque publique je nobtiens pas le livre, cest-à-dire son support matériel, mais jaccède à son essence, à ses signes, à ses bits. Comme dans lInternet. Voilà lorigine du contentieux. John Perry Barlow, fondateur de lElectronic Frontier Foundation et compositeur du groupe de rock The Grateful Dead, a formulé une Déclaration dindépendance du cyber-espace, dans laquelle il déclare, en sadressant dès le cyber-espace au gouvernement des États Unis, que vos concepts légaux de propriété, dexpression, didentité, de mouvement et du contexte ne sappliquent pas à nous. Ils sappuient sur de la matière. Ici il ny a point de matière (A Declaration of the Independence of Cyberspace. [Your legal concepts of property, expression, identity, movement, and context do not apply to us. They are based on matter. There is no matter here.] Ny a-t-il pas de la matière dans le cyber-espace ? Les électrons ne sont-ils pas de la matière ? Au sein de la cybernétique on a engendré une spiritualité vulgaire et diffuse, dans sa variante animiste, daprès laquelle la matière nest que sa partie mécanique. Lélectronique est exonérée du « discrédit » de la lourdeur et de la mollesse du tact. Lélectronique, étant une figuration de la logique structurée sur le support invisible des électrons, acquiert lair chic du spirituel. Nature chic née dans lair en plus dun sens : pour les grecs anciens lesprit était le pneûma, cest-à-dire, il était exhalé au moment du « dernier soupir », parce que pour ces grecs lointains lair-esprit nétait pas matériel, tant que les électrons ne sont pas de la matière pour certains cybernauts. Le livre gagne une certaine labilité souplesse qui le présente comme un objet fait de pure signification:
Notre opposition à ce nouveau et assez pauvre dualisme philosophique esprit vs. matière ne veut pas être doctrinaire. Peu importe sarrêter à clarifier que, quoi que ce soit que la matière, les électrons sont aussi matériels que le papier. Lopposition entre les bits et les atomes, telle que la proposé Nicholas Negroponte, est beaucoup plus intéressante (voir interview avec Negroponte dans la revue électronique Meme N° 1.07, octobre 1995). Les bits sont la portion intelligible de la matière, cest-à-dire, de latome. Il est inséré dans le système de représentations enfanté par lInternet et la cybernétique en général. Le bit, en tant quunité minimale dinformation, est une métaphore de la représentation mentale de latome.
Le livre dans lInternet est fait en des bits, pendant que le livre en papier est fait en des atomes, apart les bits. Il y a une lourdeur additionnelle du livre en papier, qui na rien à voir avec son essence, cest-à-dire, les signes. Cette lourdeur a permis justement son exploitation commerciale. Lorsque je paie un livre en papier je paie justement cela: du papier, un objet fait en des atomes qui servent de support à la spéculation commerciale que lon fait avec des bits créés par dautres personnes, ce que Ludovico Silva appelle la plus-value idéologique , dans ce cas-ci plutôt de la plus-value intellectuelle (Silva, Ludovico, La plusvalía ideológica, Caracas: Universidad Central de Venezuela-EBUC, 1970). Autrement ce serait, dans le cadre de lapplication présente des droits dauteur et de propriété intellectuelle, impossible à spéculer avec cette création de lauteur. Jécris un roman qui est ensuite publié par une maison dédition. Ce que celle-ci vend cest du papier entaché dencre et puis relié. Il ne me paie quun pourcentage par chaque exemplaire vendu. Le papier, qui nest que le support du livre, non pas le livre lui-même, laisse la trace de ce mouvement commercial. Mais si je vends un livre à travers lInternet, cet élément mécanique des atomes disparaît en tant que lourdeur. Les électrons voyagent en forme de bits, dun ordinateur à lautre, dun coin de lunivers à lautre, ce quon appelle à présent le village global. Le lecteur paie pour des idées, non pas pour du papier. Mais ces bits sont pleins de matière, que ce soit du papier ou des électrons, qui peuvent devenir valeur déchange, cest-à-dire, de la marchandise. Acheter des électrons est avantageux parce quils sont moins chers, plus accessibles et ils sont mondiaux. Si les bits ont besoin du support matériel il vaut mieux que ce soit un support congru avec eux. Les électrons sont plus congrus avec les bits que le papier, qui à son tour en était plus congru que le papyrus ou le parchemin, qui en étaient plus congrus que la pierre ou le bronze, qui en étaient plus congrus que la vive voix, dont la portée nétait que celle du cri et ne pouvait pas se préserver. Sil aurait eu de la télépathie rien de semblable à lalphabet, le papyrus, le papier ou lInternet naurait eu lieu. Lun de buts de la civilisation est suppléer le manque de la télépathie. Mais pas tout nest avantage. Quarrive-t-il lorsquune maison dédition fait faillite ou disparaît pour quelque raison que ce soit ? Si la maison dédition est à papier ses livres restent dans les bibliothèques. Le papier leur donne de la continuité et support dans lespace-temps historique. La lourdeur mécanique de la matière nest pas toujours honteuse. Mais si celle qui fait faillite cest une maison dédition à bits qui opère dans lInternet, dans le cyber-espace, la maison se volatilise avec les livres. Sil y a des droits dauteur personne ne peut sen charger de la distribution légale sans autorisation. Et même sil ny a pas de limitations légales il faudrait conter sur la main aimable qui les préserve. Ou peut-être une autre société acquiert la maison dédition en état de faillite, mais cest un hasard duquel le livre de papier est dispensé. Un autre problème : comment placer les livres dans les bibliothèques du cyber-espace, dans cette nouvelle Bibliothèque de Babel ? Les bibliothèques en papier achètent un ou plusieurs exemplaires dun livre, et bien que cest une manoeuvre peu estimée de plusieurs maisons dédition, la pression sociale les a obligé à accepter que leurs livres soient dans les rayons des bibliothèques publiques finalement elles touchent de largent parce quil y a beaucoup des bibliothèques qui doivent acquérir bon nombre dexemplaires dun livre assez sollicité. Ils ont une autre consolation : si le lecteur nacquiert pas les atomes mais le bits, qui sont lessence du livre. Mais léditeur na pas profité des bits mais du papier, qui grâce au commerce, à la valeur déchange, devient une métaphore perverse du bit. Le livre devient ce quil nest pas : de la fibre végétale. Bref, il se pervertit, se dénature, se corrompt, se prostitue, saliène. Essayons de comprendre cela à travers un apologue à lair médiéval : untel sarrête à renifler de la viande grillée quun vendeur ambulant offre dans la rue. Celui-ci se plaint et demande quuntel lui paie lodeur. Un Juge arrive il paraît quau Moyen Âge les juges étaient justes et demande au marchand combien coûte lodeur. Le commerçant dit que cela vaut un sou. Le Juge demande alors un sou au rôdeur, qui la lui donne après beaucoup des protestations. Le Juge jette la pièce en lair, elle roule par terre et le magistrat demande au cuisinier si il en écouta le bruit. Le cordon-bleu, déconcerté, admet quil la écouté. Alors donc vous êtes déjà payé, le timbre de la monnaie équivaut à lodeur de la viande. Si il en avait mangé il aurait dû payer avec la substance, la masse, de la monnaie, cest a dire, la pièce elle-même. Voilà un sage homme : lodeur équivaut au son. Linformation équivaut à de linformation. La monnaie, par contre, équivaut à de la viande. La marchandise a ses imaginaires, comme disait Marx dans le deuxième chapitre du Capital. Voilà pourquoi je peux changer une chemise pour une chaise et de largent pour nimporte quoi : Naturellement débauchée et cynique, elle [la marchandise] est toujours sur le point déchanger son âme et même son corps avec nimporte quelle autre marchandise, cette dernière fût-elle aussi dépourvue dattraits que Maritorne. Ce sens qui lui manque pour apprécier le côté concret de ses soeurs, léchangiste le compense et le développe par ses propres sens à lui, au nombre de cinq et plus (Karl Marx, le Capital, Paris : Éditons Sociales, 1975, t. I, p. 96). Dans une bibliothèque le lecteur « sent » les signes imprimés sur le papier. Mais dans lInternet le lecteur obtient de la bibliothèque électronique la même chose que la maison déditions électronique : des bits, mais sans payer les électrons. Dans lInternet la viande et son odeur, cest-à-dire, le papier et le bit ne sont pas différents. On ne pourrait pas, dans le cadre actuel des droits dauteur et de la propriété intellectuelle, garder les livres en forme électronique dans des bibliothèques accessibles par lInternet. Dans celles-ci le livre proprement dit, cest-à-dire, ses signes, ses bits, son contenu, ne seraient pas reclus dans une matière lourde et palpable tel que le papier, mais ils existeraient dans la forme labile et omniprésente dun jet délectrons, qui circulerait partout, même si ce nest pas légal, dune manière matériellement libre, dans le soi-disant cyber-espace. Lélectron est conceptuellement plus congru avec le bit que le papier. Il ne fait pas du livre un otage, comme le fait le papier (ou comme le faissaient le papyrus, le parchemin, le bronze, la pierre). Comment résout-on ces problèmes ? Comme cela a déjà été dit, la conception et la pratique actuelles des droits dauteur et de propriété intellectuelle se heurtent avec la nature de lInternet. Cest ce qui arrive avec la copie illégale des logiciels et lorsquun ami me prie de lui enregistrer un disque sur une cassette, ou de lui photocopier un livre. Dans la plupart des législations cela est illégal. Bien que le logiciel frauduleusement copié soit dans des disquettes et sur dautres moyens, bien que la musique soit dans des cassettes, bien que les signes paralysés soient sur une photocopie, ce qui a été échangé cest un ensemble ordonné des bits. La disquette, le papier photocopié et la cassette ne sont plus que des réceptacles. Lorsquil ny aura seulement des lettres qui circulent dans lInternet, mais aussi de la musique, du cinéma, etc., le capitalisme, tel quil est instauré, aura un problème avec la propriété privée sur les bits, parce que le capitaliste ne sera plus le propriétaire entier du moyen de production, comme cétait le cas de la maison dédition, le canal de télévision, le studio denregistrement et les moyens de distribution. Maintenant le moyen sera dans le mains de lauteur lui-même sous la forme dun service de lInternet (voir interview avec Steve Jobs dans le magazine Wired de février 1996): email, page WWW, FTP, Gopher, Usenet, etc. Il va y avoir un conflit entre les propriétaires des bits (les maisons dédition, lindustrie du disque, du cinéma, des logiciels), les créateur et les usagers de ces bits. Le capitaliste sera le propriétaire des usines dordinateurs et des logiciels, des entreprises qui organisent linformation, qui foisonnent dans lInternet. Mais ils ne posséderont pas tous les moyens de production. Dans la pratique une maison dédition électronique ne peut pas empêcher que quelquun transmette les bits quelle vend. Elle le déclarera délictueux parce pour ce faire les bourgeois contrôlent lÉtat, mais ce sera un délit impossible à punir, cest-à-dire, ce ne sera pas un délit dans les faits. Peut-être la solution est là : la maison dédition tel que nous la concevons aujourdhui devra devenir un organisateur de linformation. Puisque ce quelle me vend cest lorganisation des données, il importe peu si je copie ou je ne copie pas ces données. Je demande à un organisateur de linformation laccès à des données sur un certain sujet, il mindique où peux-je les trouver ainsi que les caractéristiques et la valeur intellectuelle quelles ont. Il peut ajouter des commentaires, des mises à jour, des amplifications, des contacts avec lauteur, etc. Puis il encaisse de largent pour ce service. Il peut me livrer les données sans rien encaisser pour cela et ne me mettra pas en prison si je les trafique après. Il ne me vend pas nécessairement les données (des bits : des livres, des magazines, des images, des films, etc.), mais il mindique dune façon organisée où peux-je les obtenir, les acheter ou les avoir gratuitement. Je ne peux pas revendre le service particulier quil me vend les coordonnées des données parce cela est seulement utile pour moi. De la même façon je ne peux pas revendre une prescription médicale, qui est une information très personnelle. Je peux revendre les médecines, mais pas lordonnance. Voilà pourquoi la société NeXT décida de rendre au domaine public ses objets de software (Object Oriented Software) pour les particuliers. Il ne les vendra quaux entreprises. Le matérialisme vulgaire des vendeurs des bits, des signes, prétend que si jachète un logiciel je ne peux lutiliser que dans un seul ordinateur. Si lon applique ce critère à la musique il faudrait que jachète un disque pour chaque tourne-disque où jentends lécouter. Il y a une plaisanterie de Quino : Manolito, le fils de lépicier, armé de son matérialisme vulgaire de boutiquier, rencontre Mafalda : Manolito : Quest-ce que tu as offert à ta mère pour son jour, Mafalda ? Mafalda : Un livre. Manolito : Dis donc... Vraiment, quest-ce que tu lui as donné ? Mafalda : Mais, vraiment, je lui ai donné un livre ! Manolito : Un livre, ouais... ! Alors je suis un sot ! Est-ce que tu crois que je ne sais pas que ta mère en a déjà un ? (Quino, Mafalda 6, Mexico : Promexa, 1984, sans indication de page). Manolito croit que les livres peuvent être échangés entre eux, comme la marchandise de Marx, comme si nous allions dans une librairie à la recherche dun livre de Kafka et le libraire nous disait : Ben, je nai pas des livres de Kafka, mais jen ai de Virgil. Imaginez que chaque fois que je lis un livre jaurais à lacheter à nouveau, comme un bonbon de chocolat. Le bit en tant que marchandise a une dimension différente. Sa matérialité est un soutien, non pas la chose elle-même. Dans ce cas-là, revenons à Marx, « les valeurs des marchandises nont quune réalité purement sociale » (chapitre I, le Capital; 1975, t. I, p. 62). Voir finalement deux articles dans Wired, mars 1997, p. 61 : « Big Media Beaten Back », par Pamela Samuelson, et « Africa 1 Hollywood 0 », par John Browning,. Je ne sais pas quelle sera la solution de cette contrariété. Je ne suis pas juriste et je ne suis pas compétent à prophétiser quoi que ce soit. Je ne suis pas historien non plus et encore moins historien de lavenir de façon à entrevoir comment sera décidé ce conflit dintérêt entre lhumanité et un petit et puissant secteur de lhumanité. Mais je pense que ce qui se passera sera pas ce qui sest passé avec les Disney Studios (voir lEncyclopédie de Babel). Jespère que pour surpasser ce problème du capitalisme on naura pas à revivre les horreurs du stalinisme... La torture du copyrightLInternet est le cauchemar des vendeurs de software, des livres et des disques. Ce cauchemar déclenche des campagnes onéreuses destinées à « éduquer » le public pour le décourager de copier et de distribuer de logiciels de manière illégale, pour le dissuader de copier et de distribuer illégalement des disques sur des cassettes ou sur des CDs où lon peur écrire autant que lire. On édicte alors des lois draconiennes afin de surveiller et punir. On organise des phalanges qui confisquent des ordinateurs ou des disques rigides et imposent des cautions terrifiantes. Le gouvernement des États Unis, pour sa part, pousse une loi paranoïaque qui déclarerait illégale que tu menvoies par email quelques lignes prises de nimporte quel livre dont les droits dauteur ne soient pas dans le domaine public. Tu ne seras pas le seul coupable, je le serais moi aussi de les recevoir et nos serveurs respectifs le seront aussi de les transmettre, y compris ceux à travers lesquels le message passe au hasard, bien que ce soit déchiqueté en des paquets, qui est la façon de voyager les choses à travers lInternet. Cest donc une loi aussi ignorante que sotte, comme jessaierais de te montrer plus tard. Ils ont animé aussi lextension de la période depuis laquelle un livre entre dans le domaine public, de 50 à 75 ans après la mort de lauteur. Mais ce ne sont pas les États Unis les plus acharnés. Les maisons dédition européennes ont interdit la copie électronique et même sur papier avec ton ordinateur des textes reproduits sur des CD-ROMs. Ils ont déclaré aussi la guerre aux livres publiés à travers lInternet. Non seulement vont-ils perdre, bien sûr, mais ils vont aussi se montrer comme des sots. Il y a quelques années, quand on introduit le bétamax (te rappelles-toi du betamax ? Fais un effort... le premier magnétoscope domestique à cassettes), Hollywood encouragea linterdiction de son usage. Tu ne pouvais enregistrer rien de la télévision afin de le regarder plus tard, et encore mois le prêter même à ta mère. Et oublie copier un film. Tu ne pouvais enregistrer et partager que ce que tu produisais entièrement. Ce qui est le plus curieux cest la fusion de naïveté avec perversité, que le temps ma appris qui ne sont pas incompatibles, comme tu le verras ensuite. Comment allaient-ils tempêcher de programmer lenregistrement des informations afin de les regarder à ton retour chez toi ? Allaient-ils mettre un agent de police à chaque maison où il y avait un bétamax ? Cétait donc une loi impossible à pratiquer, et à tout effet pratique les lois qui ne peuvent pas être pratiquées nexistent pas. Proscrire lenregistrement magnétique était jeter le bébé avec leau du bain. Cest ce que font quelques pays, dailleurs : interdire lInternet. La médecine est plus toxique que la maladie. Et comment empêcher la copie illégale des logiciels ? Cela ne se peut pas, mais il est possible dessayer les contrôles les plus futiles ainsi que drôles. Par exemple, mettre une réjouissante petite boîte qui communique avec le logiciel. Si celui-ci est légal, pas de problème, mais sil ne lest pas, lordinateur lefface. Tente dintroduire le code manuellement et la petite boîte obligatoire se détruit elle-même. Tout allait bien jusquà ce quun hacker découvrit ce qui était bien évident : intercepter la communication entre le logiciel et la petite boîte policière. Voilà le code... Ils publient aussi un logiciel demo qui manque une certaine fonction primordiale : on ne peut pas enregistrer, par exemple, et à un certain moment le logiciel cesse de marcher ou commence à tenquiquiner avec un petit message qui te rappelle de payer pour obtenir son exploitation complète. Dautres ajoutent des marques deau électroniques afin didentifier lorigine dune photo ou dun son. Le plus pervers cest ce que celui quon punit est lacheteur légal. Lun de ces jours-ci jai perdu la carte dun logiciel parfaitement légal. Le numéro clef était là et javais oublié le composer à son installation. À partir dune certaine date il ny eut pas de moyen de le faire marcher sans introduire le petit chiffre. La seule solution était installer une copie illégale dont le malin pirate avait copié le serial sur les disquettes. Finalement on a publié une nouvelle version quon dut obtenir parce que la carte étant perdue on navait pas de moyen de profiter du discount dactualisation. Le pirate prend des soins que lhonnête acheteur ne soupçonne jamais. Tout pirate avec un haut moral sait comment détraquer des protections. Cest une guerre où meurent seulement ceux qui ny participent pas. Il y a des sites WWW où sont publiés les codes illégaux. Lune par lautre : les producteurs de logiciels prétendent quon achète autant des copies ou des licences quon a des ordinateurs où lon entend les utiliser. Peut-être des fabricants des disques de musique auront lidée que lon doit avoir autant des disques quil y a des platines où on les écoute. Les maisons dédition tobligeront à avoir un livre pour chaque meuble de bibliothèque quil y a chez toi ou à ton bureau, etc. Leur solution est celle de revenir à la vieille technologie, ce qui est impossible. Naïfs et pervers, je te lavais averti. Jadis, pendant les temps heureux du copyright, photocopier un livre sans fin était improductif parce que les copies successives détérioraient jusquà ce quelles devenaient illisibles. Pour faire mille copies on avait besoin dune imprimerie. De même avec des cassettes. Il y avait un seuil auquel la polycopie devait cesser du fait que le signal devenait inintelligible. Il y avait une limitation atomique. Mais avec les bits il ny a plus la limitation matérielle, atomique, de la photocopie ou de la reproduction magnétique. Une entrave substantielle protégeait la propriété, mais maintenant, avec la digitalisation, cette intelligence de la matière, avec les bits, on peut faire un numéro infini de copies identiques et les transmettre dun ordinateur à lautre. Que va-t-il se passer lorsquen peu de temps la largeur de la bande passante soit suffisante pour transférer un film ou un CD complets ? Il est possible déjà la transmission de livres et de photographies complets. Tout le monde va gagner, y compris surtout, paradoxalement, ceux qui vont perdre, comme il sest passé au temps où Hollywood perdit sa querelle contre le bétamax. Je mexplique. La Court Suprême de Justice des États Unis jugea quil était légal de copier nimporte quelle émission de télévision pour soi-même. Ce qui était illégal était den faire du commerce sans lautorisation du propriétaire du copyright. Hollywood a gagné au moment où elle a perdu, puisquaujourdhui elle profite plus de la vente et du loyer des vidéocassettes que du guichet des salles de cinéma. Une chose similaire se passera avec les maisons de disques, dédition et avec les producteurs de logiciels. Ce quils vendent surtout cest du papier, de lencre et du plastique emballé sous la forme de livres, CDs, carton, disquettes, CD-ROMs, etc. Cest-à-dire, des atomes. Le moins quil vendent cest lintelligence, qui est lessence des objets quils trafiquent. Le cas du livre est emblématique. Lauteur touche à peine le 10% du prix, au cas où il touche quelque chose du tout, étant díailleurs le dernier à le faire. La librairie garde un 40%, ou davantage. La distribution reçoit au moins le 20%. Le 30% restant est partagé entre léditeur, le metteur en page et limprimerie. On paie du papier, du cuir, du carton, de lencre, du transport et de ladministration. Le moins rémunéré cest lintellect de lauteur et de léditeur qui choisit et convoque des auteurs, embauche et dirige les lecteurs professionnels de manuscrits, les traducteurs, les metteurs en page, etc. Cest à peut près la même chose avec les disques et les logiciels. Les proportions peuvent varier dun pays à lautre, mais pas beaucoup. On dira que le livre en papier va disparaître à mesure où lon les vende à travers des moyens électroniques (des disquettes, des CD-ROMs, de lInternet). Cela ne serait pas mal, bien sûr, sauf pour les éditeurs qui sacharnent à vendre du papier pour ceux qui préfèrent lire au bord de la mer, ce qui nest pas mal non plus, puisque lire Don Quichotte sur un écran ne paraît pas une pratique recommandable. Mais la nouvelle technologie présente des meilleures alternatives que celles de jadis, peut-être un de ces jours le papier électronique finira avec le papier tel quon le connaît aujourdhui. De même que les livres en papier finirent avec ceux de parchemin et de papyrus. De même que les calculateurs électroniques finirent avec les règles de calcul. Personne ne les regrette plus. Si je lis Virgile jíai peu de chance de trouver quelquun avec qui partager cette proclivité. Les gens diront : « Voilà encore Roberto avec sa manie de Virgile ! » Mais un éditeur qui utilise habilement les réseaux peut créer, pour les livres de Virgile quil vend, un ensemble de lecteurs, qui diront : « Que cest bien que Roberto va encore parler de Virgile ! » En plus léditeur moderne et perspicace engagera des experts en Virgile, qui, soit-il dit en passant, tu peux lire, en latin, à La Bitbliothèque. Et si lauteur est vivant il peut participer en ces échanges. Sil sagit dun essai, lauteur peut y ajouter des idées et des informations, ainsi quamender des erreurs, sans attendre une nouvelle édition, qui narrive quíaux fortunés dont les livres en papier sépuisent en peu de temps. Ce livre-ci que tu es en train de lire ne se terminera peut-être jamais, de même que Pénélope ne terminait jamais ses tapis ( «Mi hiperlibro en Internet» mon hyperlivre à líInternet , dans El Nacional ). Les lecteurs peuvent y participer aussi. Autour dun texte on peut organiser des groupes déchange, de débat, détude, etc. Cela a été toujours ainsi, mais il sera maintenant plus dense et, surtout, actif. Si tu veux participer à ce livre-ci tu nas quà mécrire à roberto@analitica.com. La meilleure maison dédition ne sera plus seulement celle qui me vend le livre meilleur, mais celle que moffre le réseau le plus fécond, celle qui enrichit ma lecture avec dautres textes. Ma maison dédition favorite non seulement me proposera un texte mais un programme de lecture intelligent, bien pensé et même un mode de participer activement à lélaboration dune expérience culturelle. Le moins important sera ce que quelquun ait la possibilité de copier le texte de base et de lenvoyer par la poste électronique. Cest comme ma BitBliothèque (où ce livre-ci a été publié pour la première fois). Nimporte qui peut prendre les textes de domaine public qui jy ai publiés et les mettre dans un autre serveur. Il me volera le temps que jai passé à faire la sélection, la digitalisation, à corriger le texte, à le transcrire à langage HTML. Ce quil ne peut pas me voler cest lenthousiasme. Celui-ci il la ou il ne la pas. Et sil la cest par lui-même, non pas parce quil me la volé, puisque bien que lenthousiasme puisse être contagieux, même épidemique, il est impossible à plagier. Sil la il naura besoin de rien me voler puisquil développera son projet à lui et nous nous renforceront lun lautre, dans la mesure où la meilleure réclame dun livre est un autre livre et une bibliothèque conduit à une autre et à toutes. Le mieux qui peut arriver à une maison dédition est davoir un best-seller, et le mieux quil y a après avoir un best-sellerest ce quune autre maison en ait un elle aussi, puisquun best-seller oriente sur les tendances du marché. Et finalement on peut obtenir du patronage publicitaire ou institutionnel. Les possibilités de négoce les dicte limagination. Regardez ce que BarnesandNoble et Amazon Books, par example, en sont en train de faire. Il arrive de même avec le software. Pourquoi copie-t-on des logiciels illégalement ? Tout dabord parce que cela se peut. Cest facile et en plus cest gratuit. Ceux qui copient des logiciels nont pas le moindre scrupule de conscience. Ils sont beaucoup. Combien de personnes connais-tu qui nont jamais illégalement copié un logiciel ? Toi même ? Seulement quelques entreprises prennent garde dune inspection. Ce nest pas vrai quon perd des millions à cause des logiciels copiés illégalement, parce que celui qui copie des logiciels ne les achèterait pas même sil avait largent ou peur de la police. Il y a des riches qui font des copies illégales. La police ne peut pas contrôler la copie que dans des chiffres décimales, cest-à-dire antiéconomiques, puisque les dédommagements ne compensent pas le coût dune gendarmerie spécialisée. La cause nest pas là, mais comme disait un politicien vénézuélien assez cynique : « Les gens volent parce quelles ne trouvent pas des raisons pour ne pas le faire ». Personne qui ne soit pas hors de soi ne vole un casse-tête assemblé parce que ce qui en intéresse cest le plaisir de le composer. Cest-à-dire, si les logiciels étaient bon-marchés (et il peuvent lêtre si, par exemple, ils sen passent des présentations de luxe rastaquouère), si en plus il y avait avec des services supplémentaires, comme des groupes déchange de données (des tips), des actualisations (updates ou upgrades) opportunes et à des prix bas, des macros et des subroutines, du support technique, alors, donc, faire des copies illégales dans ces circonstances na aucune magie. Cela serait plutôt trop cher, puisquon perdrait le plus estimable. Le moindre bien du paquet serait le logiciel lui-même, qui, de même que le livre électronique, non seulement pourrait être copié en toute liberté, mais il serait même convenable quon le fît, comme appât pour vendre ensuite les services qui se tissent autour de lui. Les possibilités de négoce, encore, les dicte líimagination. LInternet, donc, obligera à réviser lalpha et loméga de ce quon entend et pratique comme des droits dauteur, qui ne seront plus ce quils étaient parce que, paradoxalement, le plus on les offrira le plus ils seront profitables. Question de se mettre à inventer. Censure de la censureLInquisition ne réussit rien de radicalement important avec son Index. Les livres harcelés continuèrent à circuler, clandestinement ou ouvertement sapant lentement ou rapidement les anciens régimes. Linterdiction ne faisait quamplifier leur effet ; cest le paradoxe de la censure. LEspagne impériale interdisait de lire Rousseau dans ses colonies américaines. Pour rien, parce que le Contrat social venait incognito sous des couvertures des livres de dévotion. Livres dheures, livres de prières et catéchisme furent utiles pour la circulation des protestations de Voltaire contre lÉglise catholique. Il y eut la Révolution Française et lIndépendance des Amériques, Révolution Industrielle et foisonnement scientifique. LIndex ny put que peut-être différer ces événements. En Union Soviétique on publiait le samizdat, un journal clandestin que lon multicopiait dune façon précaire, avec du papier carboné ou avec un Ronéo égaré. Les autorités faissaient immatriculer les machines à écrire pour mieux dénicher les auteurs des samizdats. Le seul alphabet était une arme subversive ! Une fois imprimés donc, les livres ne peuvent plus être totalement brûlés. Au plus on les flambe un peu, mais une fois quils sont publiés il y a toujours un exemplaire tenace lu par Simón Rodríguez, qui lenseigne à lenfant Simón Bolívar, que après cela, quand il grandit, inspiré par ce bouquin, libère lAmérique de lEspagne. Aussi lUnion Soviétique sécroula-t-elle en dépit de toutes les prohibitions, les prohibitions et les prohibitions. Les samizdats furent finalement plus puissants que le Mur de Berlin. Les bits sont plus puissants que la Muraille de la Chine. Cela se passera aussi dans lInternet. Au commencement un juge bavarois imposa à CompuServe dempêcher laccès à ses clients aux groupes dinformation les newsgroups de lUsenet qui traitaient des sujets sexuels. CompuServe dut bloquer laccès à tous les groupes dinformation à tous ses usagers au monde entier, pas seulement ceux de Bavière. La pudibonderie lemporta. La liberté fut battue. Des services comme CompuServe, America Online, Prodigy et dautres peuvent être contrôlés. America Online eut la naïveté perverse caractéristiques que la vie ma appris qui ne sont pas incompatibles dinterdire tous les messages qui contenaient le mot breast sein . Ils durent en rétablir le service lorsque quelques groupes ne purent plus continuer leurs échanges dinformations sur le cancer du sein. Mais cela ne se peut pas dans lInternet. Quelques parlementaires républicains aux États Unis ont la prétention de le faire avec leur Communications Decency Act (Loi de Décence dans les Communications). Cette loi naïve et perverse interdit de transmettre : quelque commentaire, sollicitation, suggestion, proposition, image ou dautres communications qui, en contexte, représente ou décrit, en des termes ostensiblement offensifs daprès les standards contemporains des communautés, des activités et des organes sexuels ou dexcrétions, soit que lusager dun tel service ait fait ou non la connexion ou ait initié la communication (any comment, request, suggestion, proposal, image, or other communication that, in context, depicts or describes, in terms patently offensive as measured by contemporary community standards, sexual or excretory activities or organs, regardless of whether the user of such service placed the call or initiated the communication le site WWW du groupe Voters Telecommunications Watch raconte lhistoire de cette loi. Voir aussi léditorial de David Bennahum davidsol@panix.com, publié dans le New York Times. Voir aussi dautres pages WWW sur ce sujet: http://www.ciec.org/>, <http://www.cpsr.org/cpsr/nii/cyber-rights/, http://wired.com/5.04/belgrade. Ou bien la liste demail : listserv@cpsr.org). La loi interdit de faire mention de ce dont elle fait mention : les organes, les activités sexuelles et dexcrétion. Le paradoxe final du censeur. Une loi qui se transgresse elle-même. Pour plus dinformation sur les audiences de la Cour Suprême des États Unis sur cette loi, voir http://www.aclu.org/issues/cyber/trial/sctran.html. Cela leur sera difficile et à long terme impossible. Mais mettons, au bénéfice de largument, quils y réussissent à lintérieur des frontières des États Unis ; mettons que la Cour Suprême de ce pays-là admette la validité constitutionnelle de cette loi impossible à obéir : comment empêcher que les personnes intéressées à ce genre de matériel latteignent sur des services Internet placés dans des machines en France ou dans limpudique Amsterdam ou quelquîle débauchée des Caraïbes ? Comment éviter quun groupe de citoyens des États Unis sorganise à distance autour dun serveur situé dans un pays décolleté si précisément lune des vertus de lInternet est celle dêtre indépendante des limitations géographiques ? Comment éviter que les cubains copient depuis Cuba des logiciels, des documents, des images et quoi que ce soit, placés aux États Unis, en dépit des interdictions de faire du commerce avec cette île ? Cest la même naïveté du gouvernement de Séoul, qui prétend interdire aux citoyens de la Corée du Sud, sous peine de prison, daccéder au site WWW de la Corée du Nord. tout ce que les autorités de Séoul purent faire finalement cest de créer leur site WWW à elles. Mais le républicains et plus dun démocrate sont acharnés et leur ignorance est versatile. Ils sont comme ce chef militaire brésilien : un ingénieur lui dit quune certaine digue ne peut pas être construit parce la loi de la gravité lempêche. La brute répond avec laplomb que jai toujours envié aux barbares : Pas de problème : abrogeons cette loi. Jignore si on put bâtir cette digue. Un autre exemple : BELGRADE, Serbie, le 7 décembre [1996] Lorsque le président Slobodan Milosevic, face à des grandes manifestations contre le gouvernement, essaya de fermer les derniers vestiges dun service dinformation indépendant la semaine dernière il poussa sans le savoir une révolte technologique quil pourrait bientôt regretter. Des milliers détudiants, denseignants, de professionnels et de journalistes branchèrent leurs ordinateurs à des sites WWW dans lInternet à travers le monde. La station de radio indépendante, B-92, que le gouvernement obligea de sortir de lair pendant deux jours, utilisa ce temps pour initier des transmissions en langue serbo-croate et en anglais sur des liaisons daudio sur lInternet. Son site WWW reprit ses rapports sur les protestations, qui avaient été provoquées par lannulation décidée par le gouvernement des élections municipales, qui avaient été remportées par lopposition (http://www.dds.nl/~pressnow. The New York Times, le 8 décembre, 1966, p. 1. Voir aussi larticle « The Internet Revolution " par David S. Bennahum dans Wired davril 1997 http://wired.com/5.04/belgrade). BELGRADE, Serbia, Dec. 7 When President Slobodan Milosevic, faced with large anti-Government demonstrations, tried to shut down the last vestiges of an independent news media last week he unwittingly spawned a technological revolt he may soon regret Tens of thousands of students, professors, professionals and journalists connected their computers to Internet web sites across the globe. The independent radio station that was forced off the air for two days by the Government, B_92, used that time to begin digital broadcasts in Serbo-Croatian and English over audio Internet links. And its web site took over the reporting on the protests, which were set off by the Governments annulment of municipal elections won by the opposition. Ils sefforceront de faire quoi que ce soit. Voici donc la situation pour linstant : on a mit dans des mains privées limmatriculation dans lInternet, un service nommé InterNic. Celui-ci est contrôlé par une société nommée Network Solutions, qui fut achetée par une autre : Science Applications International Corp. (SAIC), à peine quelques semaines après lannonce la privatisation. Des coïncidences, bien sûr. La SAIC dérive 90% des deux milliards de dollars de ses affaires des contrats de défense, sécurité et intelligence. Le conseil dadministration de SAIC et lidéal dun roman despionnage : Bobby Inman, ancien chef de lAgence nationale de sécurité et sous-directeur de la CIA; Melvin Laird, ministre de la défense de Richard Nixon; le général Max Thurman, commandant des troupes qui envahirent le Panama; Don Hicks, ancien chef de recherches et développement du Pentagone; Don Kerr, ancien chef du Laboratoire National de Los Álamos. Il ny a pas longtemps il y avait dautres membres de ce conseil: Robert Gates, ancien directeur de la CIA; John Deutch, ainsi que William Perry, ministre de la défense de Clinton (Wired, février 1996, p. 72. Je ne sais pas comment vont-ils faire pour contrôler lInternet. Ils inventeront nimporte quoi. Mais je doute quils réussissent plus que lInquisition ne réussit avec lIndex. Comment peut-on être républicain? Ils ne sont pas seulement des ignorants mais des myopes: Hollywood porta plainte pour empêcher quon utilisât des magnétoscopes, mais lorsque Hollywood échua dans cette action judiciaire elle gagna: aujourdhui Hollywood empoche beaucoup plus de par les vidéos que dans les guichets des salles de cinéma. LEncyclopédie de BabelLEncyclopædia Britannica http://www.eb.com nest pas condamnée. Elle dut sadapter, comme le feront les maisons dédition qui ne veulent pas périr comme périrent les machines arithmétique de Facit. Elle devint un grand guide de cette indomptable Bibliothèque de Babel quest lInternet (http://www.ebig.com/) redéfinir le métier de libraire, de Grand Bibliothécaire du Monde, dArchiviste de lAthènes Globale. Cet aimable et savant conseilleur, qui dans les rayons poussiéreux nous orientait et nous aidait pour le repérage des feuilles de papier que nous cherchions et qui mieux nous convenaient, sera maintenant plus éclairé, plus patient, plus puissant et devra et pourra être plus au courant de son métier depuis et vers nimporte quel endroit au monde. Lédition de la Grolier Multimedia Encyclopedia en format CD-ROM se branche sur des sources dinformation incessamment mises à jour dans un service privé et limité : CompuServe. Pas mal, mais cela sera mieux dans lInternet, qui est interminable. Cest un devoir. Cest le livre à venir. Les neveux de Donald Duck appartiennent à un club denfants explorateurs qui est doté dun manuel qui est une encyclopédie infinie. Il est infinitésimalement petit puisquil peut être mis dans une poche et sans limites parce que il est omniscient; il est comme le bon Dieu, il est partout et le sait tout. Un jour, en train dexplorer une montagne mystérieuse, jamais visitée par aucun forain, les Gubis, qui mangeaient de lor et jamais navaient vu dautres êtres humains queux-mêmes et encore moins des canards parlants, donnée non pertinente dans le monde surréel de Disney. Les canards qui parlent et qui pensent nécessitent communiquer avec ces aborigènes dont la langue est totalement inconnue des canards. Il trouvent dans leur manuel une grammaire et un dictionnaire complets de la langue des personnes si reculées. Si Colomb avait eu ce manuel... Cest la dérision du projet universel de lencyclopédie : être une fenêtre sur la réalité sans lentremise de lhomme : qui est-ce qui écrivit cette grammaire et ce dictionnaire de la langue dun groupe dhommes que personne ne connaît ? Lencyclopédie idéale est celle qui contient toutes les informations qui existent et qui sécrit elle-même. La Théorie de la Relativité et lincident de livrogne hier soir à la taverne den face. Cette encyclopédie est Dieu Lui-même, puis quil connaît tout ce quon puisse connaître. Le manuel des tout petits canards est sa caricature. Les vraies encyclopédies doivent choisir linformation et recueillir des données fixées sur des réalités changeantes. Lencyclopédie idéale change avec la réalité. Cela ressemble à la carte de lempire racontée par Jorge Luis Borges, le plus génial forgeur de caricatures de tous les temps :
Afin dêtre precise, la carte devait avoir la même dimension que lEmpire, puisque la réduction proportionnelle est déjà une première distorsion de la réalité, bien que congrue. Mais cétait une carte rigide : elle ne reflétait pas les changements continus du temps. Sa nature exhaustive nétait pas seulement spatiale, mais temporale aussi. Cétait une carte synchrone, non pas diachrone. Si cétait diachrone ce serait la réalité elle-même, mais cette carte parfaite nest pas utile ; pour cela on a développé justement les instruments du savoir, cette synthèse intelligible de la réalité, à laquelle on doit une fidélité inconditionnelle. Notre connaissance ne doit pas être la réalité elle-même mais sa synthèse, cest-à-dire, une distorsion pertinente et utile. LInternet commence déjà à approcher le mythe du manuel des canards parlants de Disney, mais sans la caricature : elle commence à être le reflet bouleversant et orageux de la réalité, avec toutes ses contradictions, ses banalités, ses gloires, ses complexités, ses polémiques, ses énigmes, ses misères et ses escroqueries, comme une grande Bibliothèque de Babel. Bientôt tout sera dans lInternet, et la carte de lEmpire sera non seulement plus grande que lEmpire quelle représente, mais plus réelle, puisque lInternet, comme tout ensemble de signes, ne sera un reflet de la réalité de lhomme, mais une partie stratégique de cette réalité, cest-à-dire, elle contiendra non seulement les vérités de lEmpire, qui sont peut-être de sa même grandeur, mais il devra sélargir pour contenir aussi ses faussetés, ses délires, sa structure profonde, son mode demploi et sa négation, tout ensemble, y comprise elle-même, la réalité quoi quelle soit cette réalité, quoi que ce soit la vérité ou le mensonge et tout le reste. Elle sera une reproduction de la réalité en elle-même, dans elle-même et sur elle-même. Les éditeurs de la Encyclopædia Britannica sont sages, ils lui trouveront une sortie. Maintenant elle est déjà dans lInternet. Elle sera plus forte que jamais. Comme le livre. Les signes figésLa lecture nest pas une activité évidente. Pendant des millions dannées lhumanité vécut sans ce que lon connaît aujourdhui comme écriture. Il connaissait, lui, le rythme poétique, la métrique, qui dune certaine façon aide à inscrire dans lesprit ce que nous parlons, parce quelle facilite le ressouvenir. Lenregistrement permanent, hors du corps, hors de lesprit, ne fut non plus une tâche évidente et ne fut pas née dune seule initiative. Elle fut une dérive qui prit des millénaires, jusquà ce quelle arriva aux alphabètes méditerranéens, asiatiques et aux moyens denregistrement autochtones des Amériques. Lécriture, cette voix sans lèvres, sinstalle dans le commercial, mais aussi dans le sacré et dans le légal, qui étaient souvent la même chose. Ce quon écrit cest dabord ce quon doit évoquer : les affaires, la liturgie, la loi. Puisque business are business, puisque les affaires sont impersonnels, on avait recours à linstance externe des signes inertes pour attester la nature objective du négoce. Là on fait les contes et peut-être les premiers contrats. Lécriture permettait prendre lautre par sa parole : « Ce papier dit que tu tes engagé ». Écrire permettait, en plus, pour invoquer les entités supérieures ; alors Dieu sadressait à nous par écrit. Moses attestait sur des tablettes la parole écrite de Dieu, qui était éternelle, permanente, précise, immobile, comme lécriture lécrit était une preuve que la parole divine était éternelle et celle-ci était le constat que ce que lon écrivait vivrait jusquà la fin des temps, avec la perpétuité de la pierre et le bronze. Les paroles sacrées étaient si fortes quelles pouvaient graver la pierre ou mouler le bronze pour sy inscrire pour toujours. Sans abécédaire il ny avait pas des Tables de la Loi. Et, enfin, conséquence du premier contrat, lécriture permettait attester les normes communes qui régissaient la vie sociale. Cela est dit par lécrit, il ny a pas de façon de le désavouer, quia verba volant, scripta manent ( puisque les mots volent, pendant que les écrits persistent ). Lécriture était un constat, une vérification. Doù venait le prestige de lécrit, voire la permanence, léternité, ce qui transcendait la mort et lindividu, traversait et tissait les temps. Hérodote nétait pas possible sans écriture, lhistoire cessa dêtre allégorie, bavardage, légende, mythe, terreur des arcanes, pour devenir chronique laïque, référence indépendante. Parce que la parole a ces deux pouvoirs : lun sacralise, fixe la parole de Dieu ; lautre rend séculier. Lhistoire cessa dêtre épique et devint la relation sans solennité de la chronique pour se faire journalisme quotidien et cordial. La science fut possible elle aussi. Cest-à-dire, le savoir qui sassied pour durer comme une perle tissée dans la ligne de lécriture, qui était une sagesse transcendantale dans lespace et le temps. La science, cela sécrit ; la superstition, cela se dit. On achète un traité de biologie moléculaire, tandis que personne nachète un manuel de superstitions puisque la superstition nose pas dire son nom. On écoute et repète les superstitions sans des prothèses alphabétiques. Elles nont pas le privilège ni le prestige du signe millénaire qui nous informe que la terre est une boule ou nous parle de la structure chimique des hormones. Les premiers mots écrits, inscrits, sur des pierres, sur du bronze, sur des parchemins, des papyrus, du papier, étaient magiques. Lire était apprendre à parler encore une fois, quand lenfant trouve un jour la magie de prononcer « eau » et obtenir quon lui donne en effet de leau. Lorsque quiconque écrivait quelque chose, cela prenait lallure dune proclamation, dune instance supérieure, impartiale, externe, transcendantale inhumaine en somme ; cétait un autre qui parlait. Écrire était inscrire. Mahomet respectait les juifs et les chrétiens parce quils avaient des livres. Il les appelait « les hommes du Livre », qui pour la plupart était le même. Il les respectait parce quil en avait un, le Coran, quAllah lui avait révélé en personne. Sil navait pas eu lécriture il aurait dû linventer. Autrement dit : Mahomet fut possible parce quil y avait lécriture. Autrement la parole dAllah aurait péri dans les oreilles des quelques prosélytes qui étaient à la portée de la voix de Mahomet. Avec un livre, par contre, la parole dAllah circulait par le monde connu : les dieux parlent avec la dernière technologie. Maintenant ils parlent à travers lInternet, où fourmillent toutes les sectes. Le Christ, dit on, écrivit seulement quelques mots sur le sable, mais il eut des apôtres qui étaient prodigues dans la gestion des signes rigides. Il eut la même fortune de Socrate, qui eut des disciples qui écrirent ses dires réels ou convenus pour aller au delà lespace et le temps, jusquà lInternet, où Platon parle, ainsi que tous ceux qui ont écrit et encore écrivent. Lécriture, donc, nous donna le commerce, la religion, la loi et la science. Elle était si sérieuse que Platon en était alarmé, dabord parce que ses signes étaient trop rigides ; et parce que paradoxalement ils étaient mobiles et pouvaient glisser les idées quils invoquaient vers des gens qui navaient pas les privilèges bien gagnés du savoir. Voilà ce quil dit à Phèdre :
Le mot nécessite donc des contextes institutionnels qui le protègent et linterprètent : lacadémie platonicienne, le lycée aristotélique, des églises, des partis politiques, des sectes, des universités, des tribunaux, des bibliothèques, qui prennent en charge les signes figés. Lécriture est donc le socle du pouvoir. Celui qui a les écrits en son pouvoir contrôle les mots clés qui gère et tissent ses biens, sa foi, son savoir, sa légitimité. Il y en eut il y en a ! qui retiennent les écrits dans leur esprit scolastique, et apprennent par coeur les textes transcendantaux, les signes inanimés. Cela leur accorde du pouvoir, du fait que à travers leur voix circulent les mots les plus puissants. Ces sont des « mots divins », surtout sils sont dits en latin, qui est une lange inanimée quon ne connaît pas par lécrit, puisque personne ne cause plus en latin dans les rues, dans les places et dans les cercles de commères. Mais sils ne sont pas en latin, ils doivent être des mots recherchés, tirés des livres, et lon parle donc que la contraction du marché a été provoquée par linélasticité de loffre, on déclare que les logiciels résidents ont de conflits sur la mémoire volatile haute, etc. Ces sont des mots généralement incompréhensibles pour ceux qui nont pas lu les livres appropriés, ces sont des mots du pouvoir de par leur accès aux livres ou aux personnes qui en ont accédé. Plus tard lécriture, quon faisait avec des lettres des literæ , devint justement de la littérature, et lon étudie donc des « lettres » dans quelques universités, cest-à-dire, le domaine du mot quon écrit à de fins esthétiques. Cela fut dabord la seule transcription des locutions anciennes et primordiales, et lon copiait Homère et la Chanson de Roland. Cela fut par la suite le métier même décrivain, ou bien cétait le scribe, le scriptor, lauctor, lauctoritas, qui griffonnaient sur un bureau sur un scriptorium et qui composait ses mots par lui-même pour nos raconter des histoires ou se dicter lui-même les poèmes de son inspiration. Et, en fin, maintenant la lecture est banale aussi : des manuels du tiercé, la presse de bavardage ou des sports, des mots croisés, du mot desprit fade, des bandes dessinées de Superman, de la pornographie, de tout ce que les Rolling Stones appellent des « journaux dhier ». Ce sont des écritures qui défient et indignent les intellectuels parce quelles sont le désaveu de la transcendance du mot, qui est lessence de lécriture, de laquelle les intellectuels prétendent être les veilleurs, les sentinelles et les curateurs, bien que ce mot banal soit là conservé et figé dans les collections des bibliothèques à jamais. Cest en tout cas notre but, to the last syllable of recordèd time, jusquà la dernière syllabe du temps enregistré, disait Macbeth. Ou « tant que la langue vivra », comme disait Flaubert. Quest-ce que lire ?Lire est donc, lorsquon saffranchit du mot banal, constater les entités hautes, transcendantes, monumentales. Songez à cela : il sagit de Dieu, entre autres. Ce qui compte (le commerce), ce quon professe (la religion), ce quon sait (la science), ce qui est beau à dire (la poésie, la littérature). Lire cest communiquer avec les grands esprits, se jeter vers le haut, vers des destins qui parcourent des temps éternels et les espaces vastes. Lire est enfiler une communion avec lhumanité plus grande possible, celle qui vécut il y a des milliers dannées, celle qui habite à lautre côté de la planète, celle qui vivra au futur, ce temps qui nous embarrasse et nous accable avec son silence étourdissant. À cette humanité future nous voulons laisser le témoignage de notre expectative, notre version de la vie pour orienter ces gens là et afin que cette foule de lavenir nous remplace en la recherche troublée du sens suprême. Lire est déchiffrer et sapproprier du plus distant, du plus composé et du plus ambitieux. Lire est religion, dans sa racine religio, lien , se relier , comme des bateaux amarrés à un port commun. Voilà pourquoi la religion est autoritaire et meurtrière, de par sa pure anxiété de voir les hérétiques séloigner tout cavalièrement vers des modes vilains de la foie ou de percevoir les païens sentêter à refuser mon arrangement avec Dieu, qui quIl soit, cet entichement à un sens grandiose, babylonien, olympien et donc irrécusable. Peu importe que ce soit un petit groupe dhérétiques et de païens qui persistent à ne pas vivre Dieu comme moi. Voilà la racine historique et perpétuelle de toute lecture : volonté de religio totale avec lhumanité totale, entière, intégrée dans une religio une et unique. Lorsque je lis je menfonce dans une copulation complète et définitive. Voilà pourquoi jexècre et minquiète par les livres que je trouve faux ou trompeux, parce que pense quils détournent la grande humanité que je veux avec moi, pour tenir ferme ensemble, sans cette solitude décourageante face au vaste silence de lunivers, cette cruauté maximale de lexistence. Voilà donc ma joie illimitée devant le livre que je trouve vrai, parce quil mépouse dans une copulation heureuse, définitive, complète, avec un autre esprit qui découvrit la vérité pour moi et pour tous. Il lutta et vainquit pour tous. Le livre que je trouve vrai me fait sentir moins seul. Peu importe se tromper de cette façon. Peu importe quon se trompe à la grande à lire le livre mauvais et écervelé, parce quon pencha pour le grand et limposant, le fastueux, le vaste, le splendide, le magnanime. On ne se résigna à être ce quon était, comme Phaéton, comme Icarus, qui voulurent senvoler avec le Soleil et jusquau Soleil, respectivement. Peut-être on professe une doctrine erronée, une théorie égarée, un principe détourné du vrai... mais si on les trouve dans un livre ils doivent avoir une certaine dignité, quon partage. On ne périt pas au coin de la rue familière, on périt dans les Mers du Sud, dans la Mer des Sargasses, dans le Yukon. On périt, bien sûr, mais on voyagea assez loin, comme Icarus, comme Phaéton. Ce ne fut pas avec une idée banale quon se trompa, avec un parler de bistro ensommeillé, mais avec des tables de matières, des illustrations, des citations en latin ou en grec, et avec des idées éclatantes, longuement méditées. Pour cela on compte sur le prestige intacte du livre en papier, pour soutenir quoi que ce soit qui le remplit. Mais... si on touche au but ? Si le livre quon lit dit la vérité ? Voilà lénigme de la Bibliothèque de Babel ou de la Bibliothèque Totale de Jorge Luis Borges: dans un livre on pourra trouver sa pierre philosophique personnelle, dans un passage subreptice des millions des livres il doit y avoir un concept qui nous tourne dessus dessous, qui change le cours de notre vie ou de plusieurs vies ou de toutes les vies de lhumanité : « Un fantôme parcourt lEurope, le fantôme du communisme », « Laissez les enfants venir à moi », « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », « Dieu est mort »... Ce sont des grands mots et des grands sujets, les grands instants de lecture qui peuvent récidiver un jour, on ne sait jamais dans quelle direction, vers quel destin final. Et, pourquoi pas ?, peut-être les ésotériques ont raison, peut-être il y a un mot définitif, celle qui enferme la clé de voûte de lunivers, peut-être le nom de Dieu, ou de Satan, ou ton nom secret et vrai. Espèces de lecture, espèces de lecteursOn peut donc lire pour sinformer, pour samuser, pour connaître les mots de Dieu, pour comprendre la nature intime de lunivers, pour apprendre les nouvelles de sa tante, pour se renseigner sur la vie privée de Claudia Schiffer, pour faire une réparation de son automobile, pour instruire son ordinateur, pour savoir de quoi laccuse-t-on, pour savoir si sa bien aimée laccepte, sil signe ce contrat, pour pleurer pour Père Goriot ou rire de Tartarin. Nous lisons tous, même les illettrés. Mais pour ceux-ci lire est une chose « naturelle », cest-à-dire, ils ne font aucun effort : ils ne lisent pas des lettres, mais ils lisent comme tout le monde, comme lit lhumanité illettrée pendant des millions dannées : ils lisent des visages, des apparences, des gestes, des vêtements, des vestiges. Nous, lecteurs de signes figés, des lettres, nous savons que cela implique du travail, quil faut apprendre à rester immobile pendant des heures, jouissance insolite celle de lire qui exige de linertie ! Voilà pourquoi les saints pensent que la lecture est une chose spirituelle, qui demande limpassibilité corporelle afin de faire reigner les signes dans notre esprit. Il faut se figer comme les signes. Lanalphabète croit que cest de la magie, comme lindigène des Amériques qui mit une Bible sur son oreille afin dentendre le mot de Dieu et le rejetta parce quil necouta rien (John Wilkins, Mercury. The Secret and Swift Messenger, Londres: Nicholson, 1707, p. 3-4). Une dame analphabète va chez loculiste, celui-ci lui dit quil lui prescrirait des lunettes « pour lire ». Un jour après elle les retourna. Ces lunettes-ci ne servent à rien. Jai essayé de lire le journal et je nai rien compris. Lanecdote est significative, comme celle dun analphabète qui me dit un jour : « Je nai jamais appris à lire parce que je nai pas compris alors quune lettre parle à lautre ». Peut-être cet illéttré aurait pu être un poète, puis quil discourait avec tant de beauté sur son incompétence poète par écrit, je veux dire, puisque de pur fétichisme de la lettre je finit pour croire que la poésie consiste seulement à des lettres et de lencre. Mais les lecteurs peuvent être très divers. Cest-à-dire, entre celui qui lit comment réparer son automobile et celui qui lit comment doit-on laisser tout espoir aux portes de lEnfer, il y a des abîmes insondables. Voilà pourquoi les lecteurs se classifient daprès leurs lectures. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es. Et dis-moi ce que tu ne lis pas et je te dirai aussi qui tu es. Nous pouvons lire certainement plusieurs choses, mais cest vrai aussi que nous spécialisons dans certaines choses. Principalement, peu importe quon ne lise pas ce genre de textes en exclusivité. Voilà pourquoi nous sommes des avocats, des médecins, des poètes, des photographes. Ou nous sommes des ignorants sans affiliation professionnelle. Parce quil y aura toujours non pas un livre, même pas des millions des livres, mais plusieurs espèces de livres quon ne lira jamais. Quils soient sur la thermodynamique, sur les cultes dOsiris, sur lhistoire dun phalanstère insondable, sur lhistoire sans fin ou sur le livre à venir. Des livres dont on ne connaîtra pas même leur existence et dont la structure nous sera inconnue à jamais. Parce que lire nest pas seulement parcourir les lignes de signes figés dun livre quelconque, mais se mêler dans son entrelacement avec tant dautres et voilà la raison que les livres se remettent les uns aux autres, se parlent les uns les autres, comme les lettres. Voilà pourquoi ils sont religio. Les livres furent toujours de lhypertexte parce quon na jamais connu un livre isolé, un livre solitaire est inconcevable. Voilà pourquoi ils vivront pleinement dans lInternet, où ils peuvent se relier entre eux dune manière plus rapide et plus vaste. Cest ce quon peut appeler la triple articulation, analogue à la double articulation du langage, dabord celle des lettres entre elles, ensuite celle des mots entre eux et finalement larticulation entre les livres, ces collections de mots, des idées et des images. Parce quon narrive à un livre par hasard, il y a toujours un itinéraire entre un livre et lautre, bien que ce soit tortueux et précaire. Cet ordre culturel dans lequel se tissent les livres doit être notre but lorsque nous apprenons les jeunes à lire, au lycéen, à celui qui arrive sans prévention à lécole ou à lInternet, sans savoir quon a pour lui cette batterie de savoirs et de ressources, afin de lorganiser comme lecteur, afin de laffilier à un monde de lectures, et afin quil sache juger les sens plus purs des mots de la tribu. Ceux qui lisent sans bien connaître ce parcours lisent en court circuit et ils ne comprennent rien. Mais les livres se parlent et sexpliquent les uns les autres, ainsi quils signorent, se nient et se contestent les uns les autres. Cette grande multitude des voix, ce choeur tonitruant et des fois cacophonique nous traîne de saut en sursaut dès les peintures rupestres cette première tentative de figer le flux de la réalité à travers les signes figés jusquau traitement de textes. Il y a au seuil de la Bibliothèque de lUniversité Centrale du Vénézuéla une grande pierre avec des inscriptions que fit un indigène inconnu et que personne na déchiffré depuis. José Vicente Abreu écrit un texte sage et beau dans lequel se désigne cette énorme pierre comme le premier livre de cette bibliothèque, exposée là au seuil pour attendre le regard lucide quun jour, peut-être, décodera pour tous ce quils disent et les relie au reste du torrent verbal de lhumanité. Ce livre est illisible parce quil nest pas relié à aucun livre. Nous sommes tous des romantiques devant cette roche incompréhensible. Le futur appartient à lécrit. Lidée de laudiovisuel en expansion, qui tout couvrira et tout suffoquera dans un enfer de télévision idiote et des vidéogames agaçants, nest pas notre seule perspective. La parole, et la parole écrite, continue à être le destin humain, qui, sil nest pas sur le papier, il sera maintenant sur les écrans des ordinateurs. Jamais comme dans cette époque la lecture ne fut si nécessaire. Jamais on ne lut autant. On a besoin dune vie tout entière, et même plus dune vie, pour lire les nouveaux romans quon publie en une seule année dans le monde entier. Pendant la période des bibliothèques médiévales il ne fallait quun groupe de spécialistes fût capable de lire pour que le monde marchât. Même le roi pouvait être analphabète. Mais aujourdhui, avec lexpansion du secteur tertiaire de léconomie, où se trouvent la production, la circulation et la reconnaissance de linformation, tout cela est dans lécriture. Nous ne savons pas combien vivra le livre en papier, mais on sait que ce sera pendant peu de temps, et on sait aussi que le monde humain nest pas possible sans les livres, bien quil ne soient en papier. Mais est il nécessaire quils soient des livres ? Il est vrai quun livre est une collection figée de signes figés avant lalphabet, le papier, la presse, lInternet. Il est vrai quavant les lettres on écrivait sur la mémoire. Il est vrai que ce sont tous des livres, dès le tract jusquà lEncyclopédie. Mais dans lun et lautre et pour le torrent électronique il peut y a voir une masse de miettes de texte, des inventions, dautres modes du verbe et de faire des signes, qui ne sont tous des livres les intellectuels pensent quil ny a rien hors les livres, ils sont des fétichistes du papier qui ont fait de lintelligence une sottise. Lhomme est capable de beaucoup plus et il réfugia la poésie et tout parler et presque tout signifiant sur du papier taché dencre parce quil ne put trouver, jusquà lInternet, un moyen plus digne et constant. Mais il y a aussi la peinture, la photographie, le cinéma, la tapisserie, laffiche, le fresque, le vase, le vêtement, la cérémonie, le théâtre, le rite, le geste il y a un mode de signes hors le papier qui en est, en tout cas, un pauvre moyen de le reproduire. Chaque fois quon trouve une nouvelle technologie pour installer un système de signes, on ouvre une nouvelle perspective pour lexpression, dès les peintures rupestres jusquaux multimédia. Les uns ont inventé la tapisserie, dautres lémail, encore dautres les pyramides, le bronze ou la taille de pierres et il y en eut un qui sermonna une pierre quil avait converti en Moses : Allora parla! Voilà comment les pierres apprirent à causer avec les gens. Pas tout nest livre. Il y a dautres modes et des moyens de dire et dans le champ de lexpression aucun coup de dés nabolira le hasard. Dans la parole elle-même il y a dautres possibilités, quon entrevoit maintenant, le-mail, la page WWW, pour linstant. Il y aura beaucoup plus dans les multimédia et dans les dictionnaires et les encyclopédies électroniques. Il suffit que limagination ne senferme dans les livres, qui deviennent des prisons de la pensée quand on les métamorphose en des fétiches. Un livre est une ressource formidable pour amplifier la pensée, mais sil devient une fatalité incontournable il se fait cachot de lesprit. La autorouteLe vice-président des États Unis, Al Gore, dit que la politique présente de linformation est comparable à celle quil y eut jadis pour la production agricole. Elle pourrait dans des grands dépôts pendant que les gens mouraient de faim ailleurs. Actuellement il y a des grands dépôts dinformations qui narrivent pas aux intéressés. Dans quelques aires, dit Gore, linformation se multiplie par deux chaque six mois. Voilà donc quil propose dappeler exformation cette information sans destinée. Pas mal pour un vice-président (Al Gore, "Infrastructure for the Global Village", Scientific American, septembre 1991). LInternet est la première institution anarchique réussie de lhistoire. Ce réseau mondial des réseaux dordinateurs, na pas de gouvernement. Il ne peut pas lavoir dailleurs. Il suffit quil y ait deux ordinateurs branchés entre eux pour quils établissent un réseau qui ne peut pas être contrôlé. Et dans lInternet il y en a des centaines de milliers chaque mois. Paradoxalement lInternet surgit comme un projet du Ministère de la Défense des États Unis pour le cas dune attaque nucléaire : ils nécessitaient un réseau de communications sans centre, un mode de continuer à opérer depuis plusieurs points à la fois après que le contrôle central serait détruit. Une institution anarchique si lon peut lappeler ainsi produite dans les casernes. La dialectique existe bien. On peut travailler chez soi avec des copains qui sont sept à Singapur, deux à Cochabamba et quatre à Billancourt. Les restrictions dimmigration nauront pas de sens dans ce réseau international. Comment requérir licence de travail à un traducteur sénégalais qui travaille pour une société de Paris, par lintremise dun intermédiare à Haifa? Il se doit au fait que la plupart de léconomie est liée à linformation. La manufacture et lagriculture emploient, ensemble, moins de travailleurs que les activités qui produisent et manipulent linformation. Rip van Winkle en 1997Quelles seraient les tecnologies actuelles qui seraient inconnues dun Rip van Winkle des années 50 ? En faisons lexercise, en faisons la liste, en séparant celles qui sembellirent superficiellement, comme lautomobile et les appareils domestiques. Je ne tiendrai pas compte des changements éthologiques, dès les Beatles à la minijupe, en passant par la littérature latinoaméricaine, le nouveau roman, la chute peut-être pour peu de temps du communisme soviétique et ses entreprises filiales et linsumission des opprimés femmes, minorités etniques, jeunes. Tels aspects ne font partie du présent travail parce quelles nont pas été provoqués ni par lInternet ni par ses développements similaires. En voici donc la liste :
Le reste des tecnologies sont les mêmes que Rip connaissait avant de sendormir sauf des rafinements presque toujours dus à lelectronique :
Sauf des tecniques comme les contraceptives, la couleur graphique, les jets et quelques térapies, presque tout le reste a été produit par lélectronique et même les autres sont influencés par cette tecnologie universelle. Quant aux autres développements : lingéniérie génétique est encore un projet plein despoir et de terreur. Lénergie atomique est en général celle qui commença à Hiroshima et devint plus mortifère et par moments pacifique pendant les annés 50 de notre Rip conjectural. Les progrès des tecnologies non électroniques sont comme le télescope de Galiée : il continue à être le même, mais avec un raffinement optique. Des quatre développements scientifiques plus stratégiques de cette deuxième moitié du siècle (cybernétique, énergie atomique, des contraceptifs et ingéniérie génétique sur le déficit théorique-doctrinnaire-déontologique je prépare un livre, cf. La ciencia ha muerto, ¡vivan las humanidades! La science est morte, vivent les humanités ! ; je le publierai comme hyperlivre sur lInternet), la cybernétique a été celle qui a avancé le plus vite, parce quelle a été poussée par les avances de lélectronique, cette intelligence de lélectricité, qui est énergie, qui est masse, qui est matière comme le cerveau. Le transistor, les états solides, les microfiches ont déclenché une croissance exponentielle de lintelligence électronique, lintelligence de la matière, jusquà devenir des prothèses cérébrales, comme les ordinateurs. Celles-ci nous étonnent dabord et puis nous font rire à considérer leur état à peine dix années déjà, de même quon rira dici cinq ans de celles qui nous époustouflent aujourdhui. Mais cest nous qui devons être lobjet de cette hilarité, nous devrions nous marrer de notre naïveté, mais toujours et non pas seulement aujourdhui, depuis cet étonnement quotidien où lon a vécu à partir du moment où Steve Jobs et Steve Wozniak amoncelèrent le premier ordinateur personnel pratique, lApple I, là-bas, dans leur garage légendaire. Lordinateur personnel transforma le travail et promet de transformer la civilisation : la science, linformation, les média, la narration, la littérature, les arts, la socialisation, les rapports personnels, la vie sexuelle, le commerce, lindustrie, les divertissements, les villes, léducation, limagination, lintelligence les moyens et les modes de tout. Le premier pas fut le premier ordinateur Apple I, le deuxième lInternet. Le reste sera le rythme quotidien ahuri. Amérique latine : une province de lInternetCe nest pas par hasard que le premier hypertexte soit un roman latino-américain : Marelle, par lécrivain argentin Julio Cortázar. Elle présente deux parcours de lecture, avec des liaisons internes. Il y a un pareil système dans Último round du même auteur. Cétait le meilleur hypertexte possible sur papier. Peut-on songer à ce que Cortázar aurait fait avec un logiciel dhypertexte comme HyperCard ou Netscape ? Songez à ce quil aurait fait avec le Hypertext Mark Up Language (HTML) le langage dhypertexte des pages WWW. LAmérique latine est la région la plus universelle du monde. Au lieu de nous demander quelles cultures y ont leur logis, il vaudrait mieux faire lénumération des cultures qui ny ont pas encore trouvé leur territoire de fertilisation mutuelle. Dans la musique métisse de lAmérique latine saiment toutes les racines humaines dans la copulation la plus universelle et la plus passionnée depuis lapparition de lhumanité au Kenya. La musique de lAmérique latine a toujours été ce quà présent on appelle « fusion ». LAmérique latine est donc la place où lhumanité a récupéré son unicité. Lorsquun latino-américain veut plonger dans presque nimporte quelle culture il na quà regarder dans soi-même. « Homo sum; nihil humani a me alienum puto », disait Térence, je suis un homme ; rien de ce qui est humain ne mest étranger . Cela pourrait être notre devise. Mais nous ne sommes pas tout simplement des européens, des africains ou des aborigènes, nous sommes plutôt « un petit genre humain », comme le disait Simón Bolívar, le libérateur du Vénézuéla (voir Carta de Jamaica Lettre de la Jamaïque ). Nous sommes plus que la addition simple de nos éléments. Les européens et les américains du nord sont des provinciaux, comme la déclaré le Prix Nobel colombien Gabriel García Márquez. Les touristes des États Unis se baladent dans les régions les plus lointaines du monde à la recherche dun McDonald. Ils ne regardent presque jamais un film produit hors des États-Unis. Parlez avec un français cultivé et, mis à part deux ou trois noms universels obligés Shakespeare, Cervantès ou Dante , il ne vous parle que des auteurs français. Parlez alors avec un latino-américain cultivé et vous trouverez un caravansérail mondial. Songez à Julio Cortázar, à largentin Jorge Luis Borges, au mexicain Alfonso Reyes, au cubain Alejo Carpentier. Rien de ce qui est humain ne leur est étranger. Ils sont des intellectuels universels. Tant que le vénézuélien Francisco de Miranda était un homme détat oecuménique, qui a participé á la naissance des États Unis, ainsi quà la vie politique de lAngleterre, de la Russie, du Vénézuéla, et qui a été lun des héros de la Révolution Française, son nom est inscrit sur lArc de Triomphe à Paris. On peut donc arriver à la conclusion que lInternet peut être une province latino-américaine dans la mesure où les connections quelle fait possibles senvolent au dessus des frontières et vous placent partout et nulle part en même temps. Souvent nous ne savons pas si les personnes avec qui nous échangeons de le-mail sont des blonds, des jeunes, des gros ou des algériens. Quelquefois nous ignorons leur sexe et leur âge. Il y a des racistes dans lInternet, bien sûr, mais je me demande comment peuvent-ils éviter quun juif taquineur se mêle parmi leurs messages. Il est vrai quil y a des limitations pour lAmérique latine dans lInternet, surtout de nature économique. Daprès les Nations Unies, la moitié de lhumanité na jamais échangé un coup de fil. Daprès la même source, seulement en Italie il y a plus des postes téléphoniques que dans lAmérique latine tout entière. Mais le coût relativement bas de lInternet permettra à lAmérique latine dy entrer en force pour conformer et confirmer sa nature de « race cosmique », sa condition despace pour tous, pour donner à lhumanité des leçons dhumanité. Mais à condition que lAmérique latine saperçoive de son universalité, dépassant ses propres obstacles, auxquels elle se heurte parce que lAmérique latine se refuse à percevoir sa propre spécificité, qui est, paradoxalement, luniversalité. LAmérique latine a raté la Révolution industrielle. Mais elle pourraient bien conduire la prochaine aventure de lhumanité. LEurope a appris à lhumanité à être comme lEurope, alors que lAmérique latine est en mesure dapprendre à toute lhumanité à être comme toute lhumanité.
La langue française nétant pas ma langue maternelle, je remercie Mme Mireille Stievenart davoir fait la dernière revision du texte. Elle est aussi francophone que je suis hispanophone. Jai eu laide aussi du Lexique des néologismes Internet et du Vocabulaire de lInformatique et de lInternet |
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