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Les problèmes de l'Amérique latine Alexander von Humboldt Martes, 16 de marzo de 2004
Table de matières
Les conditions des indiens Les conditions des esclaves noirs Les nouveaux courants d'idées Cuba [Les conditions des indiens] Lorsque les Espagnols firent la conquête du Mexique ils trouvèrent déjà les Indiens dans cet état d'abjection et de pauvreté qui accompagne partout le despotisme et la féodalité. La conquête rendit l'état du bas peuple bien plus déplorable encore; on arracha le cultivateur au sol pour le traîner dans des montagnes où commençait l'exploitation des mines; un grand nombre d'Indiens furent obligés de suivre les armées et de porter, manquant de nourriture et de repos, par des chemins montueux, des fardeaux qui excédaient leurs forces. Toute propriété indienne, soit mobilière, soit foncière était regardée comme appartenant au vainqueur. Ce principe atroce fut même sanctionné par une loi qui assigne aux Indiens une petite portion de terrain autour des églises nouvellement construites. La cour de Madrid, voyant que le Nouveau Continent se dépeuplait d'une manière rapide, prit des mesures bienfaisantes en apparence, mais que l'avarice et la ruse des conquérants sut faire tourner contre ceux dont on se flattait de soulager les malheurs. On introduisit le système des encomiendas. Les indigènes, dont la reine Isabelle avait vainement proclamé la liberté, étaient jusqu'alors esclaves des Blancs, qui se les agrégeaient indistinctement. Par l'établissement des encomiendas, l'esclavage prit des formes plus régulières. Pour finir les rixes entre les conquistadores, on partagea les restes du peuple conquis: les Indiens, divisés en tribus de plusieurs centaines de familles, eurent des maîtres nommés en Espagne parmi les soldats qui s'étaient distingués dans la conquête, et parmi les gens de loi que la cour envoya pour gouverner les provinces et pour servir de contrepoids au pouvoir usurpateur des généraux. Un grand nombre d'encomiendas, et des plus beaux, furent distribués aux moines. La religion qui, par ses principes, devait favoriser la liberté, fut avilie en profitant elle-même de la servitude du peuple. Cette répartition des Indiens les attacha à la glèbe: leur travail appartenait aux encomenderos. Le serf prit souvent le nom de famille de son maître. Beaucoup de familles indiennes portent encore aujourd'hui des noms espagnols, sans que leur sang ait jamais été mêlé au sang européen. La cour de Madrid croyait avoir donné des protecteurs aux Indiens, elle avait empiré le mal; elle avait rendu l'oppression plus systématique.
Peu d'années avant la paix de Versailles, Gabriel Condorcanqui, fils du cacique de Tougasuca, plus connu sous le nom de Tupac-Amaru, souleva les indigènes du Pérou pour rétablir au Couzco l'ancien empire des Incas Cette guerre civile, pendant laquelle les Indiens exercèrent des cruautés atroces, dura près de deux ans, et si les Espagnols avaient perdu la bataille dans la province de Tinta, 1 entreprise hardie de Tupac-Amaru aurait eu des suites funestes, non seulement pour les intérêts de la métropole mais vraisemblablement aussi pour l'existence de tous les Blancs établis sur les plateaux des cordillères et dans les vallées voisines. Quelque extraordinaire qu'ait été cet événement, ses causes ne furent aucunement liées aux mouvements que les progrès de la civilisation et le désir d'un gouvernement libre avaient fait naître dans les colonies anglaises.
Ceux qui répètent sans cesse que le sucre ne peut être cultivé que par des Noirs esclaves, semblent ignorer que l'archipel des Antilles renferme 1 148 000 esclaves, et que toute la masse de denrées coloniales que produisent les Antilles n'est due qu'au travail de 500 000 ou 600 000 Examinez l'état actuel de l'industrie du Brésil, calculez ce qu'il faut de bras pour verser dans le commerce de l'Europe le sucre, le café et le tabac qui sortent de ses ports; parcourez ses mines d'or si faiblement travaillées de nos jours, et répondez si l'industrie du Brésil exige qu'on tienne en esclavage 1 960 000 Noirs et mulâtres. Plus des trois quarts de ces esclaves brésiliens ne sont occupés ni de lavages d'or ni de la production de denrées coloniales, de ces denrées qui, comme on l'assure gravement, rendent la traite un mal nécessaire, un crime politique inévitable.
Ces rapprochements ne tranquillisent que ceux qui, partisans secrets de la traite des Noirs, cherchent à s'étourdir sur les malheurs de la race noire, et se révoltent, pour ainsi dire, contre toute émotion qui pourrait les surprendre. Souvent on confond l'état permanent d'une caste, fondé sur la barbarie des lois et des institutions, avec l'excès d'un pouvoir exercé momentanément sur quelques individus. C'est ainsi que M. Bolingbroke, qui a visité les Antilles, n'hésite pas à répéter " qu'à bord d'un vaisseau de guerre anglais, on donne le fouet plus souvent que dans les plantations des colonies anglaises ". Il ajoute " qu'en général, on fouette très peu les nègres, mais qu'on a imaginé des moyens de correction très raisonnables, comme de faire manger de la soupe bouillante et fortement poivrée, ou de boire, avec une cuiller très petite, une solution de sel de Glauber ". La traite lui paraît un universal benefit, et il est persuadé que si on laissait retourner aux côtes d'Afrique les nègres qui, pendant vingt ans, ont jouI " de toutes les commodités de la vie des esclaves ", ils y feraient une belle recrue, et amèneraient des nations entières aux possessions anglaises. Voilà sans doute une foi de colon bien ferme et bien naïve. Cependant M. Bolingbroke est un homme modéré, rempli d'intentions bienveillantes pour les esclaves.
On aura de la peine à croire qu'il n'existait, dans aucune des Grandes Antilles, une loi qui empêchât qu'on ne pût vendre les enfants en bas âge et les séparer de leurs parents qui défendît la méthode avilissante de marquer les nègres avec un fer chaud, simplement pour reconnaître plus facilement le bétail humain. Décréter ces lois pour ôter jusqu'à la possibilité d'un outrage barbare; fixer, dans chaque sucrerie, le rapport entre le plus petit nombre de négresses et celui des nègres cultivateurs; accorder la liberté à chaque esclave qui a servi quinze ans, à chaque négresse qui a élevé quatre ou cinq enfants; affranchir les uns et les autres, sous la condition de travailler un certain nombre de jours au profit de la plantation; donner aux esclaves une part dans le produit net, pour les intéresser à l'accroissement de la richesse agricole; fixer sur le budget des dépenses publiques une somme destinée pour le rachat des esclaves et pour l'amélioration de leur sort, voilà les objets les plus urgents de la législation coloniale.
Cette disposition des esprits engagea, dans quelques provinces, les vice-rois et les gouverneurs à prendre des mesures qui, bien loin de calmer l'agitation des colons, contribuèrent à augmenter leur mécontentement. On crut voir le germe de la révolte dans toutes les associations qui avaient pour but de répandre les lumières. On prohiba l'établissement des imprimeries dans des villes de quarante à cinquante mille habitants; on considéra comme suspects d'idées révolutionnaires de paisibles citoyens qui, retirés à la campagne, lisaient en secret les ouvrages de Montesquieu, de Robertson ou de Rousseau. Lorsque la guerre éclata entre l'Espagne et la France, on traîna dans les cachots de malheureux Français qui étaient établis au Mexique depuis vingt à trente ans. Un d'eux, craignant de voir renouveler le spectacle barbare d'un autodafé, se tua dans les prisons de l'Inquisition; son corps fut brûlé sur la place du Quemadero. A la même époque, le gouvernement crut découvrir une conspiration à Santa-Fé, capitale du royaume de la Nouvelle-Grenade : on y mit aux fers des individus qui, par la voie du commerce avec l'île de Saint-Domingue, s'étaient procuré des journaux français; on condamna à la torture des jeunes gens de seize ans, pour leur arracher des secrets dont ils n'avaient aucune connaissance. Au milieu de ces agitations, des magistrats respectables, et l'on aime à le rappeler, des Européens même, élevèrent leurs voix contre ces actes d'injustice et de violence; ils représentèrent à la cour qu'une politique méfiante ne faisait qu'aigrir les esprits, et que ce n'était point par la force et en augmentant le nombre des troupes composées d'indigènes, mais en gouvernant avec équité, en perfectionnant les institutions sociales, en faisant droit aux justes réclamations des colons, que l'on parviendrait à resserrer pour longtemps les liens qui unissent les colonies à la péninsule de l'Espagne. Des avis si salutaires n'ont pas été suivis; le régime colonial n'a pas subi de réformes; et en 1796, dans un pays où le progrès des lumières avait été favorisé par de fréquentes communications avec les États-Unis et avec les colonies étrangères des Antilles, un grand mouvement révolutionnaire a manqué anéantir d'un seul coup la domination espagnole. Un riche négociant de Caracas, don Josef España, et un officier du corps des ingénieurs, don Manuel Wal, résidant à La Guayra, conçurent le projet hardi de rendre indépendante la province du Venezuela et de réunir à cette province celles de la Nouvelle-Andalousie, de la Nouvelle-Barcelone, de Maracaïbo, de Coro, de Varinas et de la Guyane, sous le nom d'États-Unis de l'Amérique méridionale. Les confédérés furent arrêtés avant que le soulèvement général pût avoir lieu. España, conduit au supplice, vit approcher la mort avec le courage d'un homme fait pour exécuter de grands projets; Wal mourut à l'île de la Trinité, où il trouva un asile, mais non des secours. Malgré la tranquillité de caractère et l'extrême docilité du peuple dans les colonies espagnoles; malgré la situation particulière des habitants qui, dispersés sur une vaste étendue de pays, jouissent de cette liberté individuelle qui naît toujours d'un grand isolement, des agitations politiques auraient été plus fréquentes depuis l'indépendance des États-Unis, et surtout depuis 1789, si la haine mutuelle des castes et la crainte qu'inspire aux Blancs et à tous les hommes libres le grand nombre de Noirs et d'Indiens, n'avaient arrêté les effets du mécontentement populaire. Ces motifs sont devenus plus puissants encore depuis les événements qui ont eu lieu à Saint-Domingue, et l'on ne saurait révoquer en doute qu'ils ont plus contribué à maintenir le calme dans les colonies espagnoles que les mesures de rigueur et la formation des milices.
L'île de Cuba, plus que toute autre des Antilles, peut échapper au naufrage commun. Cette île compte 455 000 hommes libres et 260 000 esclaves: par des mesures humaines et prudentes à la fois, elle pourra préparer l'abolition graduelle de l'esclavage. Depuis que j'ai quitté l'Amérique, une de ces grandes révolutions qui agitent de temps en temps l'espèce humaine a éclaté dans les colonies espagnoles; elle semble préparer de nouvelles destinées à une population de quatorze millions d'habitants, en se propageant de l'hémisphère austral à l'hémisphère boréal, depuis les rives de la Plata et du Chili jusque dans le nord du Mexique. Des haines profondes, suscitées par la législation coloniale et entretenues par une politique défiante, ont fait couler le sang dans ces pays qui jouissaient, depuis trois siècles, je ne dirai pas du bonheur, mais d'une paix non interrompue. Déjà ont péri, à Quito, victimes de leur dévouement pour la patrie, les citoyens les plus vertueux et les plus éclairés. En décrivant des régions dont le souvenir m'est devenu si cher, je rencontre à chaque instant des lieux qui me rappellent la perte de quelques amis. Lorsqu'on réfléchit sur les grandes agitations politiques du Nouveau Monde, on observe que les Espagnols américains ne se trouvent pas dans une position aussi favorable que les habitants des États-Unis, préparés à l'indépendance par la longue jouissance d'une liberté constitutionnelle peu limitée. Les dissensions intérieures sont surtout à redouter dans des régions où la civilisation n'a pas jeté des racines très profondes, et où, par l'influence du climat, les forêts regagnent bientôt leur empire sur les terres défrichées, mais abandonnées à elles-mêmes. Il est à craindre aussi que, pendant une longue suite d'années, aucun voyageur étranger ne puisse parcourir l'ensemble des provinces que j'ai visitées. Cette circonstance ajoute peut-être à l'intérêt d'un ouvrage qui présente l'état de la majeure partie des colonies espagnoles au commencement du XIXe siècle. Je me flatte même, en me livrant à des idées plus douces, qu'il sera encore digne d'attention lorsque les passions seront calmées, et que, sous l'influence d'un nouvel ordre social, ces pays auront fait des progrès rapides vers la prospérité publique. Si alors quelques pages de mon livre survivent à l'oubli, l'habitant des rives de l'Orénoque et de l'Atabapo verra avec ravissement que des villes populeuses et commerçantes, que des champs labourés par des mains libres occupent ces mêmes lieux où, à l'époque de mon voyage, on ne trouvait que des forêts impénétrables ou des terrains inondés. A. von Humdoldt, Cosmos : A Sketch of a Physical Description of the Universe (Foundations of Natural History) |
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