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La vénuslatrie vénézuélienne Caracas, le 28 août 1998
L'ambiguïté des reines de beauté vénézuéliennes : d'un côté elles sont des souveraines symboliques, d'autre part elles sont des femmes opprimées tout à fait « normales »... The ambiguity of Venezuelan beauty queens: on one side they are symbolic sovereigns, while on the other they are perfectly normal oppressed women... La ambigüedad de las reinas de belleza venezolanas: por un lado son soberanas simbólicas, por el otro mujeres oprimidas completamente «normales»... Ce nest pas un hasard que le Vénézuéla soit le pays avec le plus grand nombre des prix internationaux de beauté : cinq Miss World et quatre Miss Univers, parmi des dizaines dautres triomphes du même genre quon ninventorie plus. Pour les femmes vénézuéliennes être belles nest pas un trait seulement souhaitable ; cest plutôt un engagement, un devoir, voire une responsabilité. Ne shabillent-elles et ne se coiffent-elles pas pour la vie quotidienne comme les femmes dautres régions le font pour assister à une grande fête ou comme le font les stars hollywoodiennes ? Elles ont développé une sensualité et un charme tout particuliers, hérités des racines espagnoles, indigènes et africaines, ainsi que dautres cultures qui ont convergé au Vénézuéla avec des millions dimmigrants de toute la planète tout au long de notre histoire. Elles ont réuni et concerté la grâce des femmes de toutes les cultures. Cela donne des couleurs cutanées et des traits physiques dune variété étonnante et des dispositions et des styles inattendus. On met à lépreuve partout cette beauté mythique. Dans tous les espaces sociaux on élit des reines de beauté, des soi-disant « marraines » des équipes de base-ball, de football, de basket-ball. Il y a des reines pour les fêtes des saints patrons des villages. Il y a des reines des récoltes, des entreprises, du Carnaval. Elles sont partout : aux écoles, aux lycées, aux sports. Même dans les prisons ou dans les asyles de personnes âgées on couronne des belles prisonnières et des vieilles dames bien jolies. Osmel Souza joue un rôle essentiel dans ce phénomène. Il est le principal animateur de lOrganisation Miss Vénézuéla, et il le fait avec un talent et une énergie singuliers pour diriger cette école des femmes qui forme et transforme complètement des jeunes filles avec le minimum nécessaire pour devenir des reines-déesses. Il les façonne à sa guise corps et âme. Comme un Pygmalion industriel, ils les soumet à un processus de modification du corps et de lesprit. On opère leurs défauts physiques les plus visibles ou on souligne leurs bons attributs pas assez visibles. Elles y apprennent à sasseoir, à prendre un verre deau entre leurs doigts, à marcher, à parler avec le ton et les propos adéquats, à ne pas dire des bêtises, à éviter les erreurs commises par celles qui les ont précédées, à shabiller pour chaque occasion. Et après des gaffes spectaculaires de quelques jeunes filles ignorantes il y a quelques années, comme cette malheureuse qui a déclaré quelle amait la musique de Shakespeare, Souza fait maintenant très attention à leur culture. Elles ne sont pas des intellectuelles, loin de là, mais elles ne sont pas des sottes non plus ; on a élu même une jeune fille qui venait de se recevoir comme docteur ès médecine, par exemple. On naccepte plus comme jadis que la sottise et lignorance soient des attributs féminins « naturels ». Le Vénézuéla est un pays radicalement républicain, même plus que la France où lon a coupé en deux un roi. Au Vénézuéla on na coupé personne si haut placée, mais on ne conçoit pas lidée quil y ait quelquun né au Vénézuéla qui puisse être absolument au dessus de nous tous de par son sang, au point dêtre notre souverain. Le paradigme royal nous ferait rire. Les aristocrates vrais ou faux qui habitent parmi nous, sont la cible de tout genre de plaisanteries, spécialement sils sont des vrais patriciens. Une révolution républicaine au Vénézuéla serait un festival de drôleries. Cela ne serait pas sérieux du tout. Mais il y a une exception : ce sont les reines de beauté. On les couronne et on les appelle comme les souveraines : celle des étudiants en 1928, par exemple, sappelait « Beatriz I ». Il ny a jamais eu une « Beatriz II ». Elles sont toujours la première, puis quil ne sagit pas dune succession dynastique, elles sont comme les anges daprès Saint Thomas : chacune son espèce ; chacune sa famille royale à elle seule. Le discours central contre la dictature en 1928 au Panthéon National par Jóvito Villalba, le président des étudiants à lépoque, fut adressé à Beatriz I. Villalba ly appella « majesté ». Les poètes lui dedièrent leur inspiration. Elles aussi sont dans la politique. Ce nest donc pas Irene Sáez la première reine de beauté à se mêler à la politique. Beatriz I était le centre des protestations des étudiants contre la dictature impitoyable de Juan Vicente Gómez (1908-1935). Cétait très grave dailleurs, puisque peu après cela, ces étudiants furent envoyés dans les prisons les plus sordides, et à la mort du dictateur ils devinrent la force politique dominante au Vénézuéla jusquà ce quils ont vécu, jusquà nos jours. On les appelle « la Génération du 28 ». Il est bien vrai quils avaient camouflé leurs protestations dans le contexte dune célébration de Carnaval, où il est normal quil y ait des reines de beauté, mais il est éloquent que tout cela ait tourné autour dune reine de beauté et non pas dun clown, par exemple, qui est aussi une figure normale du Carnaval. Et ils nétaient pas loin des rigolades si naturelles du Vénézuéla, spécialement parmi les étudiants. Cest quau Vénézuéla les reines de beauté inspirent un respect liturgique. Elles rayonnent une fraîcheur qui purifie tout ce quelles touchent ou président. Honni soit qui mal y pense. Ils chosirent donc une reine de beauté pour leur servir décu symbolique, au moins pendant les jours que cela dura. Quelques années après la mort du dictateur et son régime de terreur, en pleine démocratie déjà récupérée, il y eut une confrontation politique entre deux candidates oposées par leur origine sociale. Lune était Oly Clemente, représentante de la bourgeoisie ; lautre était Yolanda Leal, aux racines populaires assez visibles sur sa peau de mulâtre. Leur élection fut loccasion de faire lessai général de la montée des secteurs populaires sur la scène politique à linstar délections municipales imminentes. Yolanda Leal se transforma en « Yolanda I » tandis quOly Clemente dut retourner chez elle battue par les votes des pauvres. Les mêmes pauvres qui gagnèrent lesdites élections peu après le triomphe de la beauté populaire. Cela fut un joli prélude pour le populisme qui a dominé le Vénézuéla jusquaujourdhui. Toute Miss Vénézuéla passe donc par une série dépreuves préalables, à lécole, dans son quartier, dans son entreprise, au club auquel elle appartient. Être élue Miss Vénézuéla nest que la culmination dune suite de triomphes.
De toutes nos reines la plus exacte fut Irene Sáez, élue Miss Univers en 1981. Si lon examine les moments culminants de ses couronnements, on observe en elle laplomp de celle qui nest pas inquiétée du tout par la possibilité dune défaite. Les autres, par contre, laissent toujours voir au moment de leur investiture, de leur exaltation, lémotion bouleversé de qui nest pas en mesure de concevoir en elle-même le transit de la vie quotidienne vers sa nouvelle condition dautel vivant où la valeur déchange acquiert son apparence la plus innocente, ce piédestal où toute intranscendance trouve sa mort et sa justification. Cest peut-être cette attitude de naturalité devant cette élévation qui conduit un nombre important de vénézuéliens à vouloir lélire président de la république, la percevant comme une manière de surpasser la trivialité et la sordidité dans laquelle les politiciens traditionnels avaient soumis la vie publique du Vénézuéla. La condition républicaine du Vénézuéla aurait été suspendu par une monarchie pendant une période présidentielle. Son projet politique sest effondré par la suite, mais cela a été en dépit de sa condition de reine de beauté. Les raisons de sa chutte politique échappent la perspective de cet essai. Mais après sa défaite, elle resta, jusquà son mariage, un messie-fée. Veruska Ramírez, Miss Vénézuéla 1997, qui a failli de justesse avoir remporté le titre de Miss Univers, a même déclaré a la télévision quelle était vierge et entendait lêtre jusquà son mariage. Les responsables de lOrganisation Miss Vénézuéla ont admis quelle a déclaré cela parce quils avaint décidé de lui accorder limage de Cendrillon.
Les femmes vénézuéliennes conquêtent de plus en plus de places dans la société, celles qui étaient traditionnellement réservées aux hommes. Elles sont en majorité aux universités depuis longtemps, par exemple. Je ne sais pas quest-ce que cela va donner lorsque les professions universitaires seront dominées par les femmes. Deviendrons-nous une société matriarcale ? Mais nous le sommes déjà puisque la plupart des foyers tourne autour de mères sans mari, soit parce quelles sont des mères non-mariées, soit parce que leurs maris les ont abandonnées, soit de par un divorce. Pour la plupart des vénézuéliens la mère est le seul lien qui les soude à leurs ancêtres. Cest donc une société matricentrique plutôt que matirarcale.
Ce nest pas un hasard non plus que le roman vénézuélien considéré presque unanimement comme les plus important tourne autour dune femme dominatrice : Doña Bárbara, de Rómulo Gallegos. Elle incarne la barbarie (Doña Bárbara veut dire Mme Barbare ) et elle est finalement vaincue par un héros universitaire, sorte de Parsifal qui domine Kundry tout en conjurant sa volupté destructrice. Ce nouveau Parsifal sappelle Santos Luzardo, cest-à-dire saint (Santos) et lumière (luz veut dire lumière en espagnol). Elle est belle comme María Lionza, mais dune beauté venimeuse. On lappelle la « dévoratrice dhommes » parce quelle ne les séduit que pour les détruire ensuite. Cest sa vengeance contre le monde masculin, puisquelle fut vendue et violée pendant sa puberté. Elle neut quune faiblesse : tomber amoureuse de Santos Luzardo. Cela lui valut sa défaite, comme quand Don Juan tomba amoureux de Doña Inés. Si Don Juan était femme il serait Doña Bárbara. Ce nest pas le seul cas dune personnalité féminine forte dans la fiction au Vénézuéla. Aux telenovelas ( téléromans ) vénézuéliennes, des soap-operas télévisés typiques de lAmérique latine, on trouve souvent des femmes dominatrices. Je nai pas observé le même phénomène dans les telenovelas produites ailleurs en Amérique latine. Il paraît quelles ne sont présentes quau Vénézuéla. Il y eut tout récemment au Vénézuéla une épidémie de Ladies Macbeths. Plusieurs hommes politiques, spécialement ceux impliqués dans des scandales de corruption, avaient une maîtresse qui les entraînait aux pires délits contre la nation. Il y a quelques années le Président de la république lui-même avait sa maîtresse en titre, comme les rois de France, qui gouvernait le pays à sa place, telle était sa co-dépendance, pathologie à ce quil paraît assez commune entre les hommes de son métier. Cette adoration vénézuélienne pour la femme est paradoxale, comme tout rapport sadomasochiste. Objectivement les femmes vénézuéliennes sont dans des conditions de désavantage social comme partout dans le monde puisque ce nest pas un phénomène exclusivement vénézuélien. Daprès les chiffres « durs », elles sont en chômage beaucoup plus que les hommes, elles ont tendance à recevoir un salaire plus bas pour le même travail, et il y en a qui sont battues. Cest-à-dire, tout cela se passe comme dans nimporte quel pays. Mais on exalte symboliquement la figure féminine aux sommets de lexpérience humaine. On les surélève, on les célèbre comme des reines, comme des déesses. Pourtant elles commencent à saffranchir et dans mon expérience immédiate il ny a que des hommes dominées par des figures féminines fortes, au moins dans la classe moyenne et peut-être en dessus de ce niveau social. Il y a donc une ferveur ménagère qui nest pas une nouveauté. Nous avons donc un rapport ambigu avec nos femmes : nous les opprimons et nous les adorons en même temps. Voilà peut-être la clé schizophrène, bien perverse dailleurs, du couronnement toujours renouvelé des femmes vénézuéliennes aux concours de beauté du monde et de lunivers.
Site officiel du Concours Miss Vénézuéla/Sitio oficial del Concurso Miss Venezuela Information sur le mythe de María Lionza Du même auteur sur le même sujet (en español): |
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