Biblioteca electrónica. Caracas, Venezuela
Home
Contáctenos Comentarios a La BitBlioteca Buscador
Roberto Hernández Montoya, Director 
Autores
Con imágenes
Sin imágenes
Categorías
Servicios
Argentina
Buscadores
Caracas
Colombia
Políticos
¿Qué es
La BitBlioteca?
Radios en español
Venezuela





La vénuslatrie vénézuélienne

Roberto Hernández Montoya

Caracas, le 28 août 1998
Révisions :
le 20 avril 2000
le 11 août 2001
le 7 janvier 2003
In English:
The Cult of Venus in Venezuela

Alicia_Machado
Alicia Machado
, la toute dernière vénézuélienne élue Miss Univers en 1996

L'ambiguïté des reines de beauté vénézuéliennes : d'un côté elles sont des souveraines symboliques, d'autre part elles sont des femmes opprimées tout à fait « normales »...

The ambiguity of Venezuelan beauty queens: on one side they are symbolic sovereigns, while on the other they are perfectly “normal” oppressed women...

La ambigüedad de las reinas de belleza venezolanas: por un lado son soberanas simbólicas, por el otro mujeres oprimidas completamente «normales»...

Ce n’est pas un hasard que le Vénézuéla soit le pays avec le plus grand nombre des prix internationaux de beauté : cinq Miss World et quatre Miss Univers, parmi des dizaines d’autres triomphes du même genre qu’on n’inventorie plus. Pour les femmes vénézuéliennes être belles n’est pas un trait seulement souhaitable ; c’est plutôt un engagement, un devoir, voire une responsabilité. Ne s’habillent-elles et ne se coiffent-elles pas pour la vie quotidienne comme les femmes d’autres régions le font pour assister à une grande fête ou comme le font les stars hollywoodiennes ? Elles ont développé une sensualité et un charme tout particuliers, hérités des racines espagnoles, indigènes et africaines, ainsi que d’autres cultures qui ont convergé au Vénézuéla avec des millions d’immigrants de toute la planète tout au long de notre histoire. Elles ont réuni et concerté la grâce des femmes de toutes les cultures. Cela donne des couleurs cutanées et des traits physiques d’une variété étonnante et des dispositions et des styles inattendus.

On met à l’épreuve partout cette beauté mythique. Dans tous les espaces sociaux on élit des reines de beauté, des soi-disant « marraines » des équipes de base-ball, de football, de basket-ball. Il y a des reines pour les fêtes des saints patrons des villages. Il y a des reines des récoltes, des entreprises, du Carnaval. Elles sont partout : aux écoles, aux lycées, aux sports. Même dans les prisons ou dans les asyles de personnes âgées on couronne des belles prisonnières et des vieilles dames bien jolies.

Osmel Souza joue un rôle essentiel dans ce phénomène. Il est le principal animateur de l’Organisation Miss Vénézuéla, et il le fait avec un talent et une énergie singuliers pour diriger cette école des femmes qui forme et transforme complètement des jeunes filles avec le minimum nécessaire pour devenir des reines-déesses. Il les façonne à sa guise corps et âme. Comme un Pygmalion industriel, ils les soumet à un processus de modification du corps et de l’esprit. On opère leurs défauts physiques les plus visibles ou on souligne leurs bons attributs pas assez visibles. Elles y apprennent à s’asseoir, à prendre un verre d’eau entre leurs doigts, à marcher, à parler avec le ton et les propos adéquats, à ne pas dire des bêtises, à éviter les erreurs commises par celles qui les ont précédées, à s’habiller pour chaque occasion. Et après des gaffes spectaculaires de quelques jeunes filles ignorantes il y a quelques années, comme cette malheureuse qui a déclaré qu’elle amait la musique de Shakespeare, Souza fait maintenant très attention à leur culture. Elles ne sont pas des intellectuelles, loin de là, mais elles ne sont pas des sottes non plus ; on a élu même une jeune fille qui venait de se recevoir comme docteur ès médecine, par exemple. On n’accepte plus comme jadis que la sottise et l’ignorance soient des attributs féminins « naturels ».

Le Vénézuéla est un pays radicalement républicain, même plus que la France où l’on a coupé en deux un roi. Au Vénézuéla on n’a coupé personne si haut placée, mais on ne conçoit pas l’idée qu’il y ait quelqu’un né au Vénézuéla qui puisse être absolument au dessus de nous tous de par son sang, au point d’être notre souverain. Le paradigme royal nous ferait rire. Les aristocrates vrais ou faux qui habitent parmi nous, sont la cible de tout genre de plaisanteries, spécialement s’ils sont des vrais patriciens. Une révolution républicaine au Vénézuéla serait un festival de drôleries. Cela ne serait pas sérieux du tout. Mais il y a une exception : ce sont les reines de beauté. On les couronne et on les appelle comme les souveraines : celle des étudiants en 1928, par exemple, s’appelait « Beatriz I ». Il n’y a jamais eu une « Beatriz II ». Elles sont toujours la première, puis qu’il ne s’agit pas d’une succession dynastique, elles sont comme les anges d’après Saint Thomas : chacune son espèce ; chacune sa famille royale à elle seule. Le discours central contre la dictature en 1928 au Panthéon National par Jóvito Villalba, le président des étudiants à l’époque, fut adressé à Beatriz I. Villalba l’y appella « majesté ». Les poètes lui dedièrent leur inspiration.

Elles aussi sont dans la politique. Ce n’est donc pas Irene Sáez la première reine de beauté à se mêler à la politique. Beatriz I était le centre des protestations des étudiants contre la dictature impitoyable de Juan Vicente Gómez (1908-1935). C’était très grave d’ailleurs, puisque peu après cela, ces étudiants furent envoyés dans les prisons les plus sordides, et à la mort du dictateur ils devinrent la force politique dominante au Vénézuéla jusqu’à ce qu’ils ont vécu, jusqu’à nos jours. On les appelle « la Génération du 28 ». Il est bien vrai qu’ils avaient camouflé leurs protestations dans le contexte d’une célébration de Carnaval, où il est normal qu’il y ait des reines de beauté, mais il est éloquent que tout cela ait tourné autour d’une reine de beauté et non pas d’un clown, par exemple, qui est aussi une figure normale du Carnaval. Et ils n’étaient pas loin des rigolades si naturelles du Vénézuéla, spécialement parmi les étudiants. C’est qu’au Vénézuéla les reines de beauté inspirent un respect liturgique. Elles rayonnent une fraîcheur qui purifie tout ce qu’elles touchent ou président. Honni soit qui mal y pense. Ils chosirent donc une reine de beauté pour leur servir d’écu symbolique, au moins pendant les jours que cela dura.

Quelques années après la mort du dictateur et son régime de terreur, en pleine démocratie déjà récupérée, il y eut une confrontation politique entre deux candidates oposées par leur origine sociale. L’une était Oly Clemente, représentante de la bourgeoisie ; l’autre était Yolanda Leal, aux racines populaires assez visibles sur sa peau de mulâtre. Leur élection fut l’occasion de faire l’essai général de la montée des secteurs populaires sur la scène politique à l’instar d’élections municipales imminentes. Yolanda Leal se transforma en « Yolanda I » tandis qu’Oly Clemente dut retourner chez elle battue par les votes des pauvres. Les mêmes pauvres qui gagnèrent lesdites élections peu après le triomphe de la beauté populaire. Cela fut un joli prélude pour le populisme qui a dominé le Vénézuéla jusqu’aujourd’hui.

Toute Miss Vénézuéla passe donc par une série d’épreuves préalables, à l’école, dans son quartier, dans son entreprise, au club auquel elle appartient. Être élue Miss Vénézuéla n’est que la culmination d’une suite de triomphes.

Irene_Saez
Irene Sáez
Ce n’est pas cependant une beauté érotique. La plus belle, la plus parfaite, Irene Sáez, fut depuis 1962, quand elle fut née, une figure intouchable, une pucelle têtue que ne s’est pas laissée prendre comme sex-symbol. Lors de son mariage elle s’est retirée de la vie publique. Elle est devenue une femme normale, déchue de ses attributs royaux et aristocratiques. Ella a même abandonné la politique. Elle est maintenant une femme qui jue le rôle traditionnel de la femme après l’avoir transgressé déliérément pendant des années. Les reines, pendant qu’elles le sont, perchent sur un piédestal asexué. Si elles se marient elles perdent leur royaume, devenant par la suite des femmes quotidiennes, voire plébéiennes. Le désir sexuel anéantit le charme d’être là immobiles, comme des statues, des vestales consacrées à l’admiration angélique. Elles sont des Vénus pucelles, voire une condensation de Vénus avec la Sainte Vierge.

De toutes nos reines la plus exacte fut Irene Sáez, élue Miss Univers en 1981. Si l’on examine les moments culminants de ses couronnements, on observe en elle l’aplomp de celle qui n’est pas inquiétée du tout par la possibilité d’une défaite. Les autres, par contre, laissent toujours voir au moment de leur investiture, de leur exaltation, l’émotion bouleversé de qui n’est pas en mesure de concevoir en elle-même le transit de la vie quotidienne vers sa nouvelle condition d’autel vivant où la valeur d’échange acquiert son apparence la plus innocente, ce piédestal où toute intranscendance trouve sa mort et sa justification. C’est peut-être cette attitude de naturalité devant cette élévation qui conduit un nombre important de vénézuéliens à vouloir l’élire président de la république, la percevant comme une manière de surpasser la trivialité et la sordidité dans laquelle les politiciens traditionnels avaient soumis la vie publique du Vénézuéla. La condition républicaine du Vénézuéla aurait été suspendu par une monarchie pendant une période présidentielle. Son projet politique s’est effondré par la suite, mais cela a été en dépit de sa condition de reine de beauté. Les raisons de sa chutte politique échappent la perspective de cet essai. Mais après sa défaite, elle resta, jusqu’à son mariage, un messie-fée. Veruska Ramírez, Miss Vénézuéla 1997, qui a failli de justesse avoir remporté le titre de Miss Univers, a même déclaré a la télévision qu’elle était vierge et entendait l’être jusqu’à son mariage. Les responsables de l’Organisation Miss Vénézuéla ont admis qu’elle a déclaré cela parce qu’ils avaint décidé de lui accorder l’image de Cendrillon.

Maria_Lionza
María Lionza, d’après un
dessin populaire.
Cela ne devrait pas nous étonner. C’est une idée parfaitement concevable puisque la seule religion née au Vénézuéla est celle d’une déesse très belle et chaste : María Lionza. C’est même une religion monotéiste. Elle est notre Diane, voire la vierge qui protège les bois. Mais elle ne chasse pas comme Diane puisqu’elle est une déesse écologique, amante de la biodiversité bien avant la vague contemporaine de l’écologie. Sa beauté est exubérante comme une forêt tropicale. Ses fidèles l’appellent « La Reine ». Elle a deux représentations iconiques : et avec des accoutrements de reine et toute nue, à cheval d’une danta, un tapir (tapirus terrestris), quadrupède assez rare même dans les forêts vénézuéliennes et qui n’est monté par personne, sauf par María Lionza. Elle est notre Déesse Blanche.

Les femmes vénézuéliennes conquêtent de plus en plus de places dans la société, celles qui étaient traditionnellement réservées aux hommes. Elles sont en majorité aux universités depuis longtemps, par exemple. Je ne sais pas qu’est-ce que cela va donner lorsque les professions universitaires seront dominées par les femmes. Deviendrons-nous une société matriarcale ?

Mais nous le sommes déjà puisque la plupart des foyers tourne autour de mères sans mari, soit parce qu’elles sont des mères non-mariées, soit parce que leurs maris les ont abandonnées, soit de par un divorce. Pour la plupart des vénézuéliens la mère est le seul lien qui les soude à leurs ancêtres. C’est donc une société matricentrique plutôt que matirarcale.

Simon_Bolivar
Simón Bolívar
Simón Bolívar, le héros fondamental du Vénézuéla, qui conduisit une guerre épouvantable contre la domination espagnole au début du XIXe siècle, avait sa maîtresse en titre : Manuelita Sáenz. Elle était une mégère qui s’habillait avec des vêtements d’homme, voire de soldat, qui portait une moustache qu’elle avait arraché à un soldat qu’elle avait tué à la bataille définitive de la Guerre d’indépendance de l’Amérique du Sud, celle d’Ayacucho, où elle participa comme soldat. Elle remettait ses robes féminines pour la soirée afin de séduire son amant, Le Libérateur. Ou ses amants, puisqu’il semble qu’elle en avait plusieurs. Bolívar lui devait de l’avoir sauvé d’un attentat contre sa vie. Il l’appella par la suite « la Libératrice du Libérateur ». Un naturaliste français, Jean-Baptiste Boussingault, disciple d’Aimé Bompland, ami et confident de Manuelita, écrivit sur elle dans ses Mémoires beaucoup de bavardages assez intimes et scabreux, bien probablement exagérés ; au moins quelques uns en ont l’air. Bolívar et Manuelita furent le couple romantique par excellence.

Ce n’est pas un hasard non plus que le roman vénézuélien considéré presque unanimement comme les plus important tourne autour d’une femme dominatrice : Doña Bárbara, de Rómulo Gallegos. Elle incarne la barbarie (Doña Bárbara veut dire ‘  Mme Barbare ’) et elle est finalement vaincue par un héros universitaire, sorte de Parsifal qui domine Kundry tout en conjurant sa volupté destructrice. Ce nouveau Parsifal s’appelle Santos Luzardo, c’est-à-dire saint (Santos) et lumière (luz veut dire ‘ lumière ’ en espagnol). Elle est belle comme María Lionza, mais d’une beauté venimeuse. On l’appelle la « dévoratrice d’hommes » parce qu’elle ne les séduit que pour les détruire ensuite. C’est sa vengeance contre le monde masculin, puisqu’elle fut vendue et violée pendant sa puberté. Elle n’eut qu’une faiblesse : tomber amoureuse de Santos Luzardo. Cela lui valut sa défaite, comme quand Don Juan tomba amoureux de Doña Inés. Si Don Juan était femme il serait Doña Bárbara.

Ce n’est pas le seul cas d’une personnalité féminine forte dans la fiction au Vénézuéla. Aux telenovelas (‘  téléromans ’) vénézuéliennes, des soap-operas télévisés typiques de l’Amérique latine, on trouve souvent des femmes dominatrices. Je n’ai pas observé le même phénomène dans les telenovelas produites ailleurs en Amérique latine. Il paraît qu’elles ne sont présentes qu’au Vénézuéla.

Il y eut tout récemment au Vénézuéla une épidémie de Ladies Macbeths. Plusieurs hommes politiques, spécialement ceux impliqués dans des scandales de corruption, avaient une maîtresse qui les entraînait aux pires délits contre la nation. Il y a quelques années le Président de la république lui-même avait sa maîtresse en titre, comme les rois de France, qui gouvernait le pays à sa place, telle était sa co-dépendance, pathologie à ce qu’il paraît assez commune entre les hommes de son métier.

Cette adoration vénézuélienne pour la femme est paradoxale, comme tout rapport sadomasochiste. Objectivement les femmes vénézuéliennes sont dans des conditions de désavantage social — comme partout dans le monde puisque ce n’est pas un phénomène exclusivement vénézuélien. D’après les chiffres « durs », elles sont en chômage beaucoup plus que les hommes, elles ont tendance à recevoir un salaire plus bas pour le même travail, et il y en a qui sont battues. C’est-à-dire, tout cela se passe comme dans n’importe quel pays. Mais on exalte symboliquement la figure féminine aux sommets de l’expérience humaine. On les surélève, on les célèbre comme des reines, comme des déesses. Pourtant elles commencent à s’affranchir et dans mon expérience immédiate il n’y a que des hommes dominées par des figures féminines fortes, au moins dans la classe moyenne et peut-être en dessus de ce niveau social. Il y a donc une ferveur ménagère qui n’est pas une nouveauté.

Nous avons donc un rapport ambigu avec nos femmes : nous les opprimons et nous les adorons en même temps. Voilà peut-être la clé schizophrène, bien perverse d’ailleurs, du couronnement toujours renouvelé des femmes vénézuéliennes aux concours de beauté du monde et de l’univers.


Site officiel du Concours Miss Vénézuéla/Sitio oficial del Concurso Miss Venezuela
Une vénézuélienne, Alicia Machado, Miss Univers 96

Information sur le mythe de María Lionza
La diosa María Lionza
[en español]
Religiosidad popular afrovenezolana
[en español]
María Lionza
[in English]
Luis Britto-García, Venezuela heroica
Gabriel Jiménez Emán, El mito de María Lionza (en español)
Bibliographie
Pío Tamayo, Homenaje y demanda del indio. A su majestad Beatriz I, Reina de los Estudiantes (poème dédié à Beatriz I)
Milagros Socorro, Christina Dieckmann

Du même auteur sur le même sujet (en español):
Este país sí está bueno | Informe de mujeres buenas | Para comprender la telenovela de una vez por todas
Directorio de artículos sobre política

D’autres oeuvres et articles du même auteur

MadeMac



Copyright © 2000 - 2005 por Analítica Consulting 1996. Reservados todos los derechos.
Analítica Consulting 1996 no se hace responsable por el contenido publicado de fuentes externas.