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Conférence au Théâtre Na Celetnoi, Prague

Fernando Arrabal

Le 23 janvier 1998

Je vous remercie d’être ici à une heure qui se prête plutôt à une sieste. Je remercie Nina pour sa brillante, brillantissime présentation.

Les Titans, comme vous le savez, sont des personnages de la mythologie grecque qui essayaient de changer le monde pour le faire meilleur. Souvenez-vous, par exemple d’Atlas : il essaye de changer le monde, il le porte sur son dos et le monde l’écrase. Et nous vivions en ce moment-là, vous à Prague et moi à Madrid, confrontés au même monde titanesque. Il y avait des Titans qui rêvaient de faire un monde meilleur. Ces Titans s’appelaient Mussolini, le général Franco, Staline, Gorbatchev, Brejnef. Et, vous savez, comme dans le cas de Promethée, le résultat. Franco et Staline rêvaient de faire un homme nouveau, une société plus juste et le résultat a été les camps de concentration et la misère.

Nous avons écrit au début un théâtre en rapport avec les Titans. Ce n’était pas un théâtre des Titans comme le théâtre de Pirandello ou de Bertolt Brecht. Comme vous vous souvenez, Pirandello a offert son prix Nobel a Mussolini et Bertolt Brecht a eu le redoutable honneur de recevoir le prix Staline. Ils étaient, tous deux d’extraordinaires dramaturges, de très bons dramaturges. Nous avons commencé à écrire avec une idée panique. Nous ne voulions pas faire partie de l’équipe des groupes. Nous rêvions d’un monde dans lequel les Titans ayant été éliminés il arriverait une époque de dieux (au pluriel, de dieux comme les dieux grecs). Et nous désespérions, nous n’avions plus d’espoir. Pendant les trois années que j’ai passe, par exemple au groupe surréaliste, pendant l’époque pendant laquelle avec le groupe beatnik à New York nous étions presque convaincus que les Titans allaient nous dévorer. Et cependant, mystérieusement depuis une quinzaine années on a vu mourir les Titans. Et nous assistons à une époque formidable ! Formidable ! Et, formidable est un mot français qui comme vous le savez a trois significations. Formidable veut dire ‘ très grand ’, veut dire ‘ très beau ’ et formidable a une racine latine –formidabilis– et formidabilis veut dire ‘ ce qui fait peur ’. C’est le moment que nous sommes en train de vivre. Un moment formidable dans les trois sens du mot. C’est pour cela que l’on assiste à la renaissance, la renaissance dans le vrai sens du mot, c’est à dire : naître à nouveau. Nous ne voulons plus de groupes, ni de partis de l’époque des Titans. Nous sommes en train d’être dieux avec les dieux. Et on assiste dans le monde entier à une renaissance de la science, à une renaissance du théâtre, de la poésie, etc. Une renaissance qui se fait dans des catacombes. Le monde ne s’intéresse plus à la culture. C’est magnifique ! C’est pour cela que nous sommes ici si peu. Le monde s’intéresse à d’autres choses et c’est le moment que nous avons la chance d’être en train de vivre, le moment dans lequel la science éclate, explose. Elle explose parce que la raison explose. La physique d’aujourd’hui s’appelle la mécanique quantique. Et la base de la mécanique quantique est le principe d’indétermination. C’est à dire qu’en fin de compte la matière est et n’est pas. En fin de compte le temps est et n’est pas. Et, lorsqu’on croyait que cela se réduisait au monde de la physique ou de l’astrophysique, la plus rationaliste des matières scientifiques, c’est à dire la biologie moléculaire, nous parle de la maladie d’aujourd’hui. Une maladie qui malheureusement va faire mourir la plupart d’entre nous. Cette maladie s’appelle la maladie de la vache folle. En réalité elle s’appelle la maladie de Scrappi et c’est une maladie qui n’a pas d’agent du mal. C’est une maladie irrationnelle. Jusqu’à aujourd’hui, toutes les maladies avaient un agent du mal. Il y avaient les virus, il y avait les staphylocoques, il y avaient les bacilles. Il y avait une flèche plantée dans la poitrine ou le coup de pied d’un âne. Mais, maintenant il y a des lésions dans le cerveau qui ne sont provoqués par rien ! C’est ce que les biologistes moléculaires appellent les prions. C’est à dire, les primitifs. Et, c’est là que nos amis scientifiques nous illuminent, nous, les écrivains. Le monde de la science et le monde du théâtre sont imbriqués. Au début du siècle et à la fin du dix-neuvième siècle des dramaturges comme Maeterlink imaginaient qu’il pouvait y avoir une société des ensembles et les mathématiciens, en même temps, parlaient de la théorie des ensembles. Lorsque les mathématiciens et les dramaturges ont parlé de théorie de groupes les hommes, sans rien comprendre, loin de tout cela ont créé les groupes, ont crée des ensembles. Comme, par exemple, la Yougoslavie –union des slaves du Sud... ils ont créé l’Union Soviétique, elle a créé la Tchécoslovaquie. Ils étaient des lecteurs sans le savoir des dramaturges de l’époque et, sans le savoir, ils exprimaient les mathématiques des groupes. Récemment, il y a une vingtaine années des mathématiciens extraordinaires et, parmi eux Mandelbrot, un français, ont pensé à une autre mathématique. Ils ont pensé à fractionner. Et, à partir de ces fractions imaginer le monde. Cela s’appelait la théorie fractale. Les dramaturges du monde entier ont fait en même temps des pièces fractales, en pleine renaissance artistique. Il va sans dire qu’immédiatement explosent les groupes ! Les groupes explosent et la Yougoslavie explose en petites fractions qui s’appellent la Slovénie, Croatie, Montenegro... Vous connaissez l’explosion de la Tchécoslovaquie, vous connaissez l’explosion de l’Union Soviétique. Cela veut dire que le poète dramatique n’est pas un prophète. On a toujours prétendu, on a prétendu que le poète était un prophète. Ce n’est pas vrai. Le poète, et je finis ma conférence avec cela, n’est pas un prophète, c’est un joueur. C’est un homme qui joue, qui joue à être Dieu et qui parfois réussit.


Réponses aux questions

[Question] 1

Les personnes qui me sont proches sont les personnes que je vois. Et les personnes que je vois ou au côté desquelles j’ai vécu tout au long de ma vie étaient des révoltés. C’est à dire ces personnes qui ont formé ce qu’on appelait les groupes d’avant-garde, par exemple les surréalistes avec lesquels j’ai vécu trois années à Paris. Par exemple, au Japon, c’était le groupe de Mishima. En Allemagne, j’étais très proche des conceptualistes de Joseph Boys [?]. On a parle aussi de New York... C’est à dire... Ceux qui m’ont toujours intéressé, ce sont ces camarades, ces compagnons, ces amis qui ont essayé de faire un art un tout petit peu plus intelligent que par le passé. Lorsque cela se produit, la société, généralement, accuse ces innovateurs de provocation ou de scandale pour se débarrasser de lui. En réalité, ce que disaient les surréalistes, par exemple votre compatriote Tuayan, c’est qu’il fallait observer le monde avec un peu plus d’intelligence. Je voudrais vous dire une chose. Cela pouvait amener aussi à des situations grotesques. Il faut dire que, par exemple, le groupe surréaliste pouvait accomplir des expulsions et des interdictions qui étaient... le mot grotesque est bien approprié. Des expulsions ou des interdictions. Le commencement, le début de cette modernité a été crée par un couple. Le couple était formé par un émigrant roumain, génial qui était Tristan Tzara. Tristan Tzara est arrivé à Zurich, en Suisse et il a créé un mouvement d’avant-garde qui deviendra l’initiateur de toute la modernité. Le groupe s’appellera le groupe dadaïste. Enfin... Qu’est-ce que le dadaïsme? Le dadaïsme a deux ciments, deux piliers. Premier pilier : dans l’art et dans l’amour tout est possible. Deuxième pilier : la morale n’existe pas. Il se fonde ce café littéraire à Zurich et maintenant nous savons grâce à un chercheur Français qui s’appelle Nogues qu’un des personnages les plus importants du café Zurich était Lénine. Et, Lénine a écrit le texte fondateur avec Tristan Tzara du dada. Nogues dit qu’à un moment Lénine hésite entre le dadaïsme et le léninisme. L’histoire est shakespearienne. Lénine pour fuir la police suisse, comme vous savez, se cachait sous le nom fictif de Karpov. Quelques années plus tard, aux Etats Unis surgit un génie du jeu d’échecs qui rêve de détruire le communisme et qui s’appelle Bobby Fisher. Pour faire face à Bobby Fisher, ce génie, l’Union Soviétique décide, le Bureau Politique décide de lancer le Lénine des échecs. Et, ce Lénine des échecs, par un jeu shakespearien du destin, s’appellera Karpov.

Lorsque ce premier pas de la modernité est fait, une fois Lénine parti en Russie, il ne reste qu’une chose, c’est trouver le titre. La légende raconte que le titre « dadaïsme », c’est à dire les activités de ce groupe de théâtre, la légende raconte que cela a été trouvé un soir où quatre personnes se trouvaient dans un même lit. Il y avait Tristan Tzara, il y avait Max Ernst, il y avait Paul Éluard et il y avait l’épouse de Paul Eluard : Gala. Et, une fois de plus, Gala trouve une idée suicidaire. Ils rêvent de trouver un titre extraordinaire pour leur mouvement, mais elle a une idée dadaïste. Elle dit : « Pour trouver le titre il faut ouvrir un dictionnaire. Les yeux fermés. Et, n’importe où, mettre un doigt. Et ce sera le titre ». Et, en effet, c’est le titre. Et le mot qu’il ont trouvé est un mot ridicule, en français totalement ridicule. C’est un mot que chantent les enfants lorsqu’ils vont au cabinets 2. Et ce fut comme si le destin avait voulu donner exactement le mot qu’il fallait. Dada devait s’appeler dada. Lorsque dada et surtout Tristan Tzara... Tristan Tzara était comme moi, comme Socrate, comme Chateaubriand, un homme très petit, gros et très laid mais avec un charme fou ! Et cet homme-là arrive à Paris et séduit Aragon, Breton et tous décident de rentrer dans le groupe dadaïste. Mais la liberté totale des dadaïstes leur pèse. Ils ne sont pas contents. En 1923 les surréalistes vont naître. Ils vont naître pour ajouter... Rappelez-vous les piliers : en art, en amour tout est possible. La morale n’existe pas. Les surréalistes disent la même chose mais ils ajoutent un troisième pilier : le pilier vaticaniste ou bolchevique. Ce qui veut dire que celui qui n’accepte pas ces deux principes sera expulsé. Et nous avons assisté jusqu’à la mort de André Breton à des moments fascinants du surréalisme et à des moments risibles du surréalisme dans lesquels ils imposaient le caractère vaticaniste ou bolchevique du mouvement. Tous ce groupe-là, par exemple les beatniks américains... et je vous prie de ne pas croire le journal d’Italo Calvino lorsqu’il raconte que le groupe beatnik a essaye de me violer. Je sais que j’ai un charme extraordinaire, amis, bien entendu, les beatniks n’ont jamais essayé de me violer. Les beatniks avaient aussi une discipline. Tous ces groupes-là attirent leur attention par une sorte de nouvelle discipline. Et je dirais que c’est pour cette raison trois membres du groupe surréaliste et, entre autres, Alexandre Jodorowski et Roland Topor ont décide de créer le mouvement panique.

Et, finalement nous nous sommes tous trouvés au même moment qu’il y a vingt-quatre siècles. L’art d’écrire, l’art de créer est un acte nocturne, c’est un acte compensatoire, c’est un acte frustrant. Nous rêvons tous de cesser un jour d’écrire. Je trouve que le certificat d’échec de ma vie c’est la quantité de livres et de pièces que j’ai publiés. Si j’ai écrit une centaine de pièces de théâtre c’est pour les mêmes raisons, sans vouloir me comparer à lui, que Shakespeare. Shakespeare rêvait d’être Roméo. C’est pourquoi, lorsque les franquistes, les fascistes espagnols m’ont rendu le seul hommage qu’ils pouvaient me rendre sans me tâcher : ils m’ont rendu l’hommage de me mettre en prison. À ce moment-là le monde entier a demandé ma libération. Et la plus intéressante de toutes les actions a été la lettre de Samuel Beckett. Samuel Beckett a pris l’avion pour aller à Madrid, pour me défendre dans le procès. La police franquiste le lui a interdit. Ils l’on renvoyé à Paris. Samuel Beckett a écrit une lettre au président du tribunal espagnol. Et c’est une lettre qui est très intéressante, par pour moi, mais parce que c’est la seule fois, le seul texte de Beckett qui n’est pas un texte littéraire. C’est un texte qui exprime son concept de la littérature et de l’art. Écoutez bien ce qu’il dit et ne pensez pas à moi, pensez à l’écrivain en général. Avec ça, je pense que je finis de répondre à la question. Beckett écrit au président du tribunal : « Pour écrire, Arrabal [Arrabal ou quelqu’un d’autre] a besoin de beaucoup souffrir. Je vous demande, Monsieur le juge, de ne rien ajouter à sa propre douleur ».

[...] La télévision. et la radio, je la déteste entre autres à cause de mon accent britannique... poisson d’avril ! 3

[Question] 1

Je répète que le gouvernement m’avait accordé le plus grand prix qu’il pouvait me donner, la plus grande récompense, c’est à dire de m’interdire complètement. Lorsque j’écris ma lettre au général Franco, qui a été publiée en tchèque, les récompenses ont augmenté et ils ont mis des bombes dans les salles de cinéma françaises où on passait mes films. Alors, maintenant que l’Espagne vit dans une démocratie mes livres sont publiés en même temps en France et en Espagne. Mais, qu’il soit clair : je n’ai pas de racines : j’ai des jambes. Je suis né en Afrique. A quatre ans j’étais à la frontière du Portugal et j’y ai appris à lire et à écrire. Par la suite j’ai fait mes études universitaires à Madrid. Depuis quarante-cinq ans, quarante-six ans, j’habite à Paris mais je passe au moins deux mois par an à New York. Je parcours le monde pour faire de véritables conférences et j’en ai un minimum de une ou deux par mois. Je vois mes pièces aussi une ou deux fois par an. Donc, je répète, je n’ai pas de racines, j’ai des jambes. La communauté qui m’intéresse, c’est la communauté scientifique, philosophique, poétique, dramaturge et je me trouvais aussi proche de mon ami Topor ou de mon ami Ionesco lorsqu’ils étaient en vie, d’Alain Guinsburg, de Mishima et que je me sens loin d’être un crétin marocain, espagnol ou français.

[Question] 1

J’ai beaucoup voyagé et j’ai constaté qu’il y a une dégradation de la pensée et de la perception. La philosophie est complètement morte.

Ah ! Bien ! Je ne signerais pas cet acte de diffamation. Je pense que même les aspects les plus rébarbatifs de la philosophie, les plus difficiles sont traités aujourd’hui comme jamais depuis des siècles. Je pense, par exemple, au débat mondial sur la morale. Comme vous savez, aux Etats Unis le livre de Wilson a originé un tel débat que même il attend une semaine dans la liste des livres les plus vendus de la semaine. En France, les livres d’une ancienne communiste sur la vertu, sur les vertus au pluriel, provoque un débat semblable. Je veux dire par là que le monde de la philosophie et du théâtre est si merveilleusement petit qu’il n’a pas de contacts avec cet énorme Titanic qui attire l’attention. Un écrivain qui vient ici qu’il soit le plus grand ou le plus petit ne va pas attirer le public qui irait voir la princesse britannique fondant d’amour pour son chevalier. Et, une seule semaine de projection du film Le Titanic en France amène plus de public que toutes les pièces de théâtre pendant une année. Merveilleux moment ! Merveilleux moment dans lequel les choses sont si séparées. Nous travaillons en liberté. Je ne suis pas sûr quelles sont les pièces de moi qui sont jouées ici. On se souvient de la pièce qui a été jouée à La Balustrade. C’est un moment dans lequel le théâtre avait une importance générale. Peut être qu’en ce moment dans plusieurs petites villes tchèques se jouent des pièces par des petites compagnies. Et ce n’est pas connu, et c’est merveilleux comme ça ! C’est pareil... nous sommes en pleine liberté. Nous sommes dans un autre monde, comme le sont les philosophes, comme le sont les hommes de science. Nous sommes dans un autre monde. C’est cela qui mène à cette renaissance de l’art, de la philosophie et des sciences.

[Question] 1

Comme j’ai écrit une centaine de pièces de théâtre qui sont publiées à l’étranger je pense que j’ai touché, que je me suis intéressé à toutes les formes de théâtre. Depuis le Grand Guignol jusqu’au vaudeville, mais je pense aussi que je suis la personne la moins indiquée pour parler de mon théâtre. Il y a une catégorie d’êtres remarquables qui sont les professeurs d’université qui écrivent beaucoup de thèses, peut-être un peu trop et qui donnent des interprétations toujours contradictoires les unes par rapport aux autres. Et ces contradictions sont un des signes de notre époque. Nous avons parlé de Pirandello. Pirandello est un de mes écrivains préférés. Dans sa pièce Six personnages à la recherche d’un auteur, dans la préface, il dit, Pirandello, que toues les nuits une femme vient le visiter. Lorsqu’il écrit. Et cette femme est habillée de noir. Et il dit : « Cette femme, c’est la fantaisie ». Et ça, c’est typique de l’époque des Titans. Une femme vêtue de noir : la fantaisie. À moi, les nuits, lorsque j’écris, vient me visiter une femme vêtue de toutes les couleurs, les couleurs de la philosophie, de l’humour, de l’érotique... des fois, jusqu’à la pornographie. C’est une femme très cultivée, c’est une femme érudite, c’est à dire sans rugosités. Et cette femme n’est pas la fantaisie. Elle est l’imagination. Et qu’est-ce que l’imagination? C’est l’art de combiner les souvenirs. Il va de soi que Bertolt Brecht et Pirandello rêvaient des fantaisies, mais ils pensaient aussi que le monde était un chaos et ils voulaient améliorer les systèmes politiques. Pirandello qui est le plus génial des deux s’achète une maison de campagne au fin fond de la Sicile, vous connaissez, et ils appelle cette maison de campagne « Chaos ». Qu’est-ce que le chaos ? Le chaos, c’est le cauchemar des Titans. Nous ne croyons pas au chaos parce que nous ne croyons pas aux Titans. Nous croyons à la confusion. Beaucoup de gens ont dit, on vous a répété : « Le panique, le mouvement panique veut la confusion ». Nous ne voulons pas la confusion, la confusion est là. Parce que la confusion n’est pas le cauchemar des Titans. La confusion, c’est le rêve de dieux! Regardez, les dieux, les dieux de Rome, nous sentent ! Nous sommes tentés par Dieu et par le diable. On croit que Dieu est partout et, lorsqu’on s’intéresse aux grands écrivains du passé on y voit la main de Dieu. Par exemple, Shakespeare, Cervantès sont morts le même jour parce que les deux nous montrent le monde qui va venir quatre siècles plus tard. On nous a parle d’ambiguïté. En réalité, il s’agit du principe d’indétermination de la mécanique quantique. Et Dieu les a fait mourir le même jour ! Mais, Dieu voit tout ! Entend tout ! Et Dieu, aussi, confond tout... Dieu, c’est la confusion. Dieu, qui veut les faire mourir le même jour les fait mourir à une semaine de distance. Car Cervantès meurt selon le calendrier grégorien et Shakespeare selon le calendrier anglican.

[Question] 1

Non, pas du tout ! Je rêve de danser comme un dieu nietzschéen. Et je rêve surtout de cesser d’écrire. Et j’essaye de combiner les deux choses. Et, c’est vrai que depuis deux ou trois années au cours de mes divers voyages généralement, je danse. Je danse ce que l’on écoute, c’est à dire la disco et, comme je ne sais pas danser, que je ne sais danser que le pasodoble ou la valse. Et comme je danse toujours le pasodoble ou la valse quelle que soit la musique il y a un moment de terreur et, généralement vers deux ou trois heures du matin la salle se vide et ils ne restent qu’Arrabal avec sa compagne, tellement c’est monstrueux ce que je danse.

[...]

J’ai été très malheureux toute ma vie. J’espère que dans une vingtaine années je vais commencer à être heureux et ça va être formidable.


Notes

1. Les questions ne sont pas reproduites ici parce que le magnétophone n’a pas pu les enregistrer.

2. Ici, Arrabal, espagnol, confond bidet avec biquet. À vrai dire, il s’agit d’une chanson pour petits enfants, quand le tout petit est assis sur les genoux de sa mère et celle-ci lui chante, tout en imitant le trot d’un cheval : « À dada sur mon biquet, lorsqu’il saute, il est coquet ». Arrabal se trompe apropos le mot bidet, don’t le premier sens est ‘ petit cheval ’. À dada signifie probablement ‘ monté à califourchon ’... mais d’un bouc (Aurora Gallego).

3. Arrabal, tout en ayant vécu en France beaucoup d’années, parle le français avec un fort accent espagnol.


Texte fourni par Aurora Gallego, de Radio Free Europe/Radio Liberty, Inc.



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