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L’Internet : une province latino-américaine

Roberto Hernández Montoya

Publié en espagnol par El Nacional à Caracas, le 16e mars, 1997
English version
Si veda in lingua italiana
Roberto
Roberto avec sa fille Hannah aux jardins du
Centre d’Art La Estancia, à Caracas, Vénézuéla.

Roberto Hernández-Montoya a publié A Brief Theory of the Internet , Breve teoría de Internet, et Théorie succincte de l’Internet. Il a écrit aussi Latin America: An Impractical Handbook.

Ce n’est pas par hasard que le premier hypertexte soit un roman latino-américain : Marelle, par l’écrivain argentin Julio Cortázar. Elle présente deux parcours de lecture, avec des liaisons internes. Il y a un pareil système dans Último round du même auteur. C’était le meilleur hypertexte possible sur papier. Peut-on songer à ce que Cortázar aurait fait avec un logiciel d’hypertexte comme HyperCard ou Netscape ?

L’Amérique latine est la région la plus universelle du monde. Au lieu de nous demander quelles cultures y ont leur logis, il vaudrait mieux faire l’énumération des cultures qui n’y ont pas encore trouvé leur territoire de fertilisation mutuelle. Dans la musique métisse de l’Amérique latine s’aiment toutes les racines humaines dans la copulation la plus universelle depuis l’apparition de l’humanité au Kenya. La musique de l’Amérique latine a toujours été ce qu’à présent on appelle « fusion ». L’Amérique latine est donc la place où l’humanité a récupéré son unicité. Lorsqu’un latino-américain veut plonger dans presque n’importe quelle culture il n’a qu’à regarder dans soi-même. « Homo sum; nihil humani a me alienum puto », disait Térence, ’ je suis un homme; rien de ce qui est humain ne m’est étranger ’. Cela pourrait être notre devise. Mais nous ne sommes pas tout simplement des européens, des africains ou des aborigènes, nous sommes plutôt « un petit genre humain », comme le disait Simón Bolívar, le libérateur du Vénézuéla. Nous sommes plus que la addition simple de nos éléments. Les européens et les américains du nord sont des provinciaux, comme l’a déclaré le Prix Nobel colombien Gabriel García Márquez. Les touristes des États Unis se baladent dans les régions les plus lointaines du monde à la recherche d’un McDonald’s. Ils ne regardent jamais un film produit hors les États Unis. Parlez avec un français cultivé et, mis à part deux ou trois noms universels obligés — Shakespeare, Cervantès ou Dante —, il ne vous parle que des auteurs français. Parlez alors avec un latino-américain cultivé et vous trouverez un caravansérail mondial. Songez à Julio Cortázar, à l’argentin Jorge Luis Borges, au mexicain Alfonso Reyes, au cubain Alejo Carpentier. Rien de ce qui est humain ne leur est étranger. Ils sont des intellectuels universels. Tant que le vénézuélien Francisco de Miranda était un homme d’état oecuménique, qui a participé á la naissance des États Unis, ainsi qu’à la vie politique de l’Angleterre, de la Russie, du Vénézuéla, et qui a été l’un des héros de la Révolution Française.

On peut donc arriver à la conclusion que l’Internet peut être une province latino-américaine dans la mesure où les connections qu’elle fait possibles s’envolent au dessus des frontières et vous placent partout et nulle part en même temps. Souvent nous ne savons pas si les personnes avec qui nous échangeons de l’email sont des blonds, des jeunes, des gros ou des algériens. Quelquefois nous ignorons leur sexe et leur âge. Il y a des racistes dans l’Internet, bien sûr, mais je me demande comment peuvent-ils éviter qu’un juif taquineur se mêle parmi leurs messages.

Il est vrai qu’il y a des limitations pour l’Amérique latine dans l’Internet, surtout de nature économique. D’après les Nations Unies, la moitié de l’humanité n’a jamais échangé un coup de fil. D’après la même source, seulement en Italie il y a plus des postes téléphoniques que dans l’Amérique latine tout entière. Mais le coût relativement bas de l’Internet permettra à l’Amérique latine d’y entrer en force pour conformer et confirmer sa nature de « race cosmique », sa condition d’espace pour tous, pour donner à l’humanité des leçons d’humanité. Mais à condition que l’Amérique latine s’aperçoive de son universalité, dépassant ses propres obstacles, auxquels elle se heurte parce que l’Amérique latine se refuse à percevoir sa spécificité, qui est, paradoxalement, l’universalité. L’Amérique latine a raté la Révolution industrielle. Mais elle pourraient bien conduire la prochaine aventure de l’humanité. L’Europe a appris à l’humanité à être comme l’Europe, alors que l’Amérique latine est en mesure d’apprendre à toute l’humanité à être comme toute l’humanité.


Du même auteur
Email: roberto@analitica.com

Roberto Hernández Montoya est licencié ès lettres de l’Université centrale du Vénézuéla, Directeur de La BitBliothèque. Il publie ses articles à El Nacional, Imagen, ainsi qu’à Internet World Venezuela et participe à la direction éditoriale de Venezuela Cultural, de Venezuela Analítica, Letras et d’Imagen du Conseil National de la Culture. Il fit des études d’analyse du discours à l’École des hautes études en sciences sociales, Paris. Il fut le président fondateur de l’Association vénézuélienne d’éditeurs et directeur des éditions de l’Ateneo de Caracas.

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