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À quoi sert la communication ?
Par exemple, il va de soi que le train est bon quand il nous conduit à notre lieu de vacances ou lorsquil transporte les marchandises dont nous avons besoin. Mais il est mauvais quand il achemine les déportés vers des camps dextermination ou lorsquil véhicule des engins de guerre. Comme le train, Internet est une technologie qui nest ni bonne ni mauvaise en soi. Seul lusage qui en sera fait nous conduira à la juger. Et cest pourquoi la raison, aujourdhui moins que jamais, ne peut sendormir. Si une personne recevait chez elle, chaque jour, 500 journaux du monde entier, et si cela venait à se savoir, on dirait probablement quelle est folle. Et ce serait vrai. Car qui, sinon un fou, peut se proposer de lire chaque jour 500 journaux ? Il faudrait en lire un toutes les trois minutes, soit plus de 20 par heure, et cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre... Certains oublient cette évidence quand ils frétillent de satisfaction en nous annonçant que désormais, grâce à la révolution numérique, nous pouvons recevoir 500 chaînes de télévision. En quoi 500 chaînes de télévision vont-elles mieux nous informer que les 500 journaux que nous ne pouvons matériellement pas lire ? Lheureux abonné aux 500 chaînes sera inévitablement saisi par une sorte dimpatience fébrile que nulle image ne pourra assouvir. Il va ségarer à perte de temps dans le labyrinthe vertigineux dun zapping permanent. Il consommera des images, mais ne sinformera pas. On dit parfois quune image vaut mille mots. Cest faux. Les images ont très souvent besoin dun texte dexplication. Ne serait-ce que pour nous faire réfléchir au sens même de certaines dentre elles dont la télévision se nourrit jusquau paroxysme. On a pu le constater, par exemple, il y a quelques années lors de la dernière étape du Tour de France, à loccasion du sprint final des Champs-Elysées quand, en direct, nous avons assisté à la chute spectaculaire dAbdoujaparov. Nous avons vu cette scène comme nous aurions vu, dans une rue, une personne se faire renverser par une voiture. A cette différence près que la voiture naurait renversé la personne quune fois. Et que, tout en étant témoin de lévénement, je naurais pu faire revenir - à moins dêtre un véritable sadique - la voiture en arrière pour répéter la scène de laccident. A la télévision, nous avons pu voir et revoir trente fois la chute accidentelle dAbdoujaparov. Grâce aux mille possibilités nouvelles de la technique : avec zoom, sans zoom, en plongée, en contre-plongée, sous un angle, sous langle opposé, en travelling, de face, de profil... Et aussi, interminablement, au ralenti. On pouvait voir le coureur tombant de sa bicyclette, le visage se rapprochant peu à peu du sol, touchant lasphalte, se tordant de douleur... A chaque reprise nous en apprenions davantage sur les circonstances de la chute, le comment et le pourquoi de laccident, la vitesse, les conséquences, etc. Mais, à chaque fois, notre sensibilité sémoussait un peu plus. Cela devenait quelque chose de froid, relevant non plus de la vie, mais du spectacle, du cinéma. Peu à peu, on revoyait cette chute avec une distance de cinéphile disséquant une séquence de film daction. Les reprises avaient fini par tuer notre émotion. On nous dit que, grâce aux nouvelles technologies, nous atteignons désormais les rivages de la communication totale. Lexpression est trompeuse, elle laisse croire que la totalité des êtres humains de la planète peuvent maintenant communiquer. Malheureusement, ce nest pas vrai. A peine 3 % de la population du globe a accès à un ordinateur ; et ceux qui utilisent Internet sont encore moins nombreux. Limmense majorité de nos frères humains ignorent jusquà lexistence de ces nouvelles technologies. A lheure quil est, ils ne disposent toujours pas des acquis élémentaires de la vieille révolution industrielle : eau potable, électricité, école, hôpital, routes, chemin de fer, réfrigérateur, automobile, etc. Si rien nest fait, lactuelle révolution de linformation se passera également deux. LINFORMATION ne nous rend plus savants et plus sages que si elle nous rapproche des hommes. Or, avec la possibilité daccéder, de loin, à tous les documents dont nous avons besoin, le risque augmente dinhumanisation. Et dignorance. Désormais la clé de la culture ne réside pas dans lexpérience et le savoir, mais dans laptitude à chercher linformation à travers les multiples canaux et gisements quoffre Internet. On peut ignorer le monde, ne pas savoir dans quel univers social, économique et politique on vit, et disposer de toute linformation possible. La communication cesse ainsi dêtre une forme de communion. Comment ne pas regretter la fin de la communication réelle, directe, de personne à personne ? Bientôt on aura la nostalgie de lancienne bibliothèque ; sortir de chez soi, faire le trajet, entrer, saluer, sasseoir, demander un livre, le saisir dans ses mains, sentir le travail de limprimeur, du relieur, percevoir la trace des lecteurs précédents, leurs mains, les doigts qui ont tourné ces pages, palper les signes dune humanité qui y a promené son regard de génération en génération... Avec hantise, on voit se concrétiser le scénario cauchemardesque annoncé par la science-fiction : chacun enfermé dans son appartement, isolé de tous et de tout, dans la solitude la plus affreuse, mais branché sur Internet et en communication avec toute la planète. La fin du monde matériel, de lexpérience, du contact concret, charnel... La dissolution des corps. Peu à peu, nous nous sentons happés par la réalité virtuelle. Celle-ci, malgré ce quon prétend, est vieille comme le monde, vieille comme nos rêves. Et nos rêves nous ont conduits dans des univers virtuels extraordinaires, fascinants, des continents nouveaux, inconnus, où nous avons vécu des expériences exceptionnelles, des aventures, des amours, des dangers. Et parfois aussi des cauchemars. Contre lesquels nous a mis en garde Goya. Sans que cela signifie pour autant quil faille brider limagination, la création et linvention. Car cela se paie toujours très cher. Cest plutôt une question déthique. Quelle est léthique de ceux qui, tels M. Bill Gates et Microsoft, veulent à tout prix gagner la bataille des nouvelles technologies pour en tirer le plus grand profit personnel ? Quelle est léthique des raiders et des golden boys qui spéculent en Bourse en se servant des avancées des technologies de la communication pour ruiner des Etats ou mettre en faillite des centaines dentreprises à travers le monde ? Quelle est léthique des généraux du Pentagone qui, profitant des progrès des images de synthèse, programment plus efficacement leurs missiles Tomahawk et ont pu semer la mort dans les villes dIrak ? Impressionnés, intimidés par le discours moderniste et techniciste, la plupart des citoyens capitulent. Ils acceptent de sadapter au nouveau monde quon nous annonce comme inévitable. Ils ne font plus rien pour sy opposer. Sont passifs, inertes, voire complices. Ils donnent limpression davoir renoncé. Renoncé à leurs droits, et à leurs devoirs. En particulier, au devoir de protester, de sinsurger, de se révolter. Comme si lexploitation avait disparu et la manipulation des esprits avait été bannie. Comme si le monde était gouverné par des niais, et comme si la communication était soudain devenue une affaire danges.
Ce texte reprend, pour lessentiel, une conférence inédite de lauteur, prononcée à Alicante, Espagne, le 29 mars 1995, dans le cadre dun séminaire sur « Nouvelles technologies et information du futur », organisé par Joaquin Manresa pour la Fondation culturelle de la Caja de ahorros del Mediterraneo, CAM. José Saramago évoque cette conférence dans son livre Cadernos de Lanzarote. Diario III, Caminho éditeur, Lisbonne, 1997. |
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